A LEOPOLD SEDAR SENGHOR : LETTRE POUR UN CENTENAIRE

                     

            Comme tu le sais, nous sommes au mois d’avril, mon cher poète, mon si cher ami, mon cher président. Nous avons fêté le Maouloud et Pâques. Et les manguiers fleurissent. Juin sera la saison des flamboyants que tu aimais tant. Septembre reverra revenir la lumière transparente qui se déversait dans le parc de Verson et que tu ne verras pas. La rose qui porte désormais ton nom et dont tu prenais soin toi-même dans le jardin, se prépare encore au sortir du long hiver à fleurir. Elle  espère, avec la mémoire d’une plante fidèle, ressentir de nouveau un jour tes mains et tes doigts sur elle. Avec un Sérère, je n’ose jurer de rien. Ta bibliothèque est silencieuse mais tes livres se parlent. Dans la maison de Dakar, sur la corniche, les oiseaux viennent mais ne chantent plus. Et si on l’ouvrait une fois tous les centenaires pour une visite guidée à tes millions d’admirateurs d’ici et d’ailleurs? Les fonds même modestes -le banquet de la civilisation de l’Universel serait payant!- serviraient à renflouer ta Fondation, à l’équiper et à financer des projets culturels. Allez, réfléchissons-y avec toi cher poète.
         

            Mon cher Sédar, le monde entier te fête. L’Organisation Internationale de la Francophonie a décrété 2006 comme l’année de la célébration de ton centenaire. Abdou Diouf en est le patron. Il a rejoint un autre espace que tu as créé. Décidément, il ne te quitte pas d’une semelle! Je l’ai entendu l’autre jour raconter avec une poignante émotion que c’était lui, jeune, qui rédigeait les lettres que sa tante t’envoyait. Ensuite, alors qu’il était encore étudiant en 1956, il était venu te rencontrer par la grâce de cette même tante chez André Peytavin, ministre des Finances de l’époque qui t’avait invité à déjeuner durant un de tes séjours à Saint-Louis. Après lui avoir accordé l’entrevue qu’il sollicitait, tu avais tenu à raccompagner en voiture le jeune Abdou Diouf jusqu’à chez lui. Quel étrange destin que celui qui t’a lié à cet homme si miraculé! Nous en reparlerons bientôt, à la sortie du livre que je te consacre et que je te devais pour m’avoir aimé, protégé et aidé à grandir.


           Le président Abdoulaye Wade, lui aussi, a pris un décret pour que ton propre pays te fête comme il se doit, même si cela tarde si cruellement. Il a promis d’y mettre de la méthode, de l’organisation et sûrement des sous, car c’est le carburant qui manque le plus à Mame Birame Diouf. Sédar, je sais combien tu avais été ému et bouleversé par l’hommage posthume que Wade t’avait rendu à travers tes funérailles nationales. Il avait bien pris de court tes « amis » socialistes! A la vérité, tu le connaissais vraiment mieux que nous tous. Le surnom que tu lui avais donné à l’époque, « Diombor », était éloquent. Il lui est resté. Encore qu’il faille y accoler désormais l’épithète « maestro ». Je t’en reparlerai de cet artiste, notre cher président qui prépare pour le 16 mai prochain sa réception à l’Unesco pour le Prix Félix Houphouët Boigny pour la recherche de la paix. Tiens Sédar, Khadafi était venu fêter avec nous le 4 avril. Tu te souviens du bouillant prince de Lybie? Avec l’âge, il a peu changé et garde son aura de révolutionnaire indécrottable. A propos, il aurait confié à des créateurs son souhait de créer en Afrique un pendant du « Prix Nobel », prix qui porterait ton nom et que personnellement il doterait financièrement au double du « Nobel » littéraire actuel. Tu vois, Khadafi aussi pense à toi et voudrait t’honorer à sa manière. Dis, cher poète, comment va à l’occasion Houphouët, le sage de Yamoussokro? Qu’il soit moins triste. Tout va finir par s’arranger dans son beau pays que nous aimons tous. Ecrivez-nous un livre tous les deux sur vos réflexions d’outre-tombe. Nous le publierons aux éditions d’outre-ciel. Le manuscrit est à poster au « 100ème palmier en amont de la source du lamantin ». A propos Sédar, tu sais qui est finalement arrivé à la tête du ministère de la Culture auquel tu vouais tout l’or de ton cœur? Un Sérère, lui aussi! Il est difficile d’imaginer qu’il puisse un seul instant chahuter ta célébration. Mame Birame Diouf t’adore. Tu sais, il a hérité d’un dossier de célébration surréaliste avec pas un clou pour te fêter! Finalement, vois-tu mon cher Sédar, même quand un sérère est accusé d’avoir mal servi un autre sérère, le Peul que je suis ne peut que regretter de vous avoir tous sorti trop tôt des liens de la captivité. Dommage que je n’ai plus de bœufs pour aider à ta célébration! Cependant, pour l’amour que je te porte, toi le Sérère hors norme, nous allons mobiliser tous les royaumes peul et toucouleur pour sauver le ministre Mame Birame de la moindre vindicte. Toutefois, il a bien besoin de tes prières pour se prémunir de la météo du prince. Si le président n’arrête pas de remanier, le Sénégal va avoir le plus grand nombre de ministres de la culture au km². Ne sommes-nous pas déjà dans le « Guiness »? Mais le président aime les performances! Sédar, tu as sans doute appris que Wade avait aménagé en palais, au profit des écrivains du Sénégal, la maison de Birago Diop qu’Abdou Diouf avait achetée pour nous en 1989, à ma demande, à la disparition du grand poète conteur. Le président Wade a été chouette, Bèye heureux et méritant! Toi mon cher Sédar, tu avais plutôt un faible pour les artistes plasticiens. Ils avaient leur « musée »  leur « village » et l’Etat comme premier mécène fort attentionné. D’ailleurs, tes cartes de vœux de fin d’année portaient en représentation leurs œuvres auprès des Chefs d’Etat du monde entier. C’étaient eux tes vrais potes. Avec les écrivains, ce n’était pas toujours le grand amour. Mon cher poète, tu dois une fière chandelle aux Peuls qui ont accepté qu’il y ait au moins un sujet sérère reconnu comme grand homme de l’histoire du monde et figurant dans le dictionnaire des Blancs. Je te vois d’ici en rire aux larmes. Mes captifs Raphaël Ndiaye et Racine Senghor vont être dans tous leurs états. Tu veux que je t’avoue ce que j’ai le plus retenu des discours d’hommage au Théâtre Sorano ce fameux dimanche si  décrié du 5 mars? Un cinéaste qui, te racontant, nous apprend avec tristesse que son  thermos d’eau chaude confié à un Sérère à qui il en avait expliqué le mode d’emploi, l’avait finalement mis sur le feu, constatant que le temps avait passé et que l’eau avait dû refroidir. Le brave ressortissant du Sine fut très surpris  de la tournure des évènements.


             Mon cher Sédar, je rentre de Paris où tu as été fêté comme jamais. Au Salon du Livre de la Porte de Versailles, il n’y en avait que pour toi. Hamidou Sall, ton autre fils inspiré, était là. Hamidou animait une table ronde autour de toi et de ton œuvre. Souleymane Bachir Diagne, Mamadou Diouf, parmi les plus solides intellectuels sénégalais partis séduire l’Amérique par l’esprit -l’Amérique a besoin du pouvoir de l’esprit pour dompter son élan guerrier- étaient présents aux côtés du Congolais Alain Mabankou et d’une Américaine qui a produit un bel ouvrage sur toi. Une autre table ronde avait suivi avec le journaliste Ivan Amar de RFI, le brillant Zavier North du ministère français de la Culture, l’écrivain grec Vassilis Alexakis, la jolie Marie Christine Saragosse ancienne vice-présidente de TV5, l’infatigable Bernard Pivot, le haïtien Denis Laférière, auteur du célèbre livre: « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Tu étais présent dans toutes les thématiques. L’historien Mamadou Diouf affirma là que tu n’aimais pas l’histoire, parce que celle-ci avait parqué le nègre à la périphérie et que le combat de ta vie avait toujours été de ramener l’histoire des nègres au  centre. Ce fut un bel hommage métis au cœur du tout Paris des lettres et des arts !


           Mon cher Sédar, cher ami, l’hebdomadaire « Jeune Afrique », dans un numéro hors-série, te rend également hommage. Rien n’y manque. Tu veux que je t’en parle un peu? Béchir Ben Yahmed te consacre un éditorial au titre bien polémique: « Sous-estimé de son vivant, Senghor a eu « tout juste ». Le mythique patron de J.A qui a duré autant que Bourguiba et Houphouët, analyse, à sa manière si subtile, ta vie et ton destin de Chef d’Etat comparativement aux pères de l’indépendance tunisienne et ivoirienne. En conclusion, il jette diplomatiquement un pavé dans la marre. Je te laisse l’entendre: « (…) Une pluviosité capricieuse et insuffisante, des ressources naturelles peu abondantes ont constitué des handicaps sérieux et structurels. Mais cela ne suffit pas à expliquer, encore moins à justifier, qu’en quarante six ans de paix et sous trois présidents de qualité, le pays n’ait pas été mis au travail, ni suffisamment à l’école, que sa situation sanitaire ne soit pas sensiblement améliorée. Certes, l’homme ne vit pas que de pain, mais les Sénégalais se satisferont-ils indéfiniment de n’avoir que la démocratie à se mettre sous la dent? Et, à l’approche du cinquantenaire de l’indépendance de la République du Sénégal, sommes-nous assurés que la démocratie y est bien installée? »


             L’interrogation de Ben Yahmed vaut tout un programme! Mon cher Sédar, la démocratie a souvent descendu les marches chez nous. Elle les remontera vite. Pour l’heure, disons que notre démocratie est à demi écrémée. Les élections législatives et présidentielles du 25 février 2007 y apporteront bientôt une vraie réponse face au monde. Abdoulaye Wade a de quoi rencontrer l’histoire! Mon cher poète, comme tu aimais à me le répéter, la politique n’est pas une science exacte, c’est une science humaine. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, tu sais que Wade ne laisse pas indifférent. Lui aussi est un miraculé. C’est un vieux-jeune-homme élégant et alerte, déroutant, décapant, diablement intelligent, charmeur et affectueux pour la part « bon gars » du personnage. Il sait être cependant « brut de décoffrage ». Il  joue beaucoup aux échecs dans sa tête. Il sait à la fois sévir, se faire détester, se faire aimer, envoûter, tendre des perches et jeter des cordes au fond du puits pour se faire pardonner. Il ruse souvent mais la ruse, dit-on, mange son maître. Vois-tu mon cher Sédar, il n’est vraiment pas méchant dans l’âme. Je le trouve même anormalement  sensible et émotionnel pour un homme qualifié de « bête politique ». Mais avouons qu’à force de vous donner le tournis, on perd avec lui tous ses points cardinaux. Wade est une savante araignée. Lui seul tisse et habite sa toile. Il est une rose qui sait veiller sur ses épines. Pour l’instant, mon cher poète toi qui connaissais si bien le poids et la solitude du pouvoir, notre président, me semble t-il, marche en ce moment entre deux interminables vitres. Laissons-lui le temps d’en sortir. Des surprises pourraient nous attendre! C’est finalement tout ce cocktail, mon cher Sédar, qui rend terriblement complexe, angoissant et émouvant pour ma part, ce libéral qui se réclame aussi de ton héritage. Et tout cela compte, même pour les amoureux déçus.


             Mon cher poète, comme tu l’as entendu avec nous ce soir du 4 avril, le président avec des accents poétiques a salué ton génie, ton éternité. Les mauvaises langues disent qu’il «politique» et tente de ratisser large. Tant pis! Je suis d’autant plus sensible à son discours sur toi que l’on raconte, dans nombre de cercles dakarois et parisiens, qu’il aurait décidé de « resserrer » le cycle Senghor et de s’occuper de plus près de sa renommée personnelle et de sa postérité. Réflexion faite, je me refuse à croire à ce mauvais et vilain procès. Même si cela pouvait être vrai, ce serait humain mon cher Sédar, encore que le président, pour l’heure, à sa décharge et depuis sa nomination, s’est occupé jusqu’ici avec élégance de tout ce qui touche à toi. J’apprécie sa haute tenue devant ta mémoire. D’ailleurs, un autre témoignage vient renforcer l’attachement que Wade te porte. Le journaliste Mamadou Alpha Barry qui vient de lui consacrer un livre, note à la page 15 de son ouvrage que trois personnages historiques l’ont marqué: Kwamé N’Krumah, Léopold Sédar Senghor et Cheikh Anta Diop. Alors, pourquoi aller finalement chercher le diable là où il ne nous attend pas? Il est normal que le président Wade veuille travailler à laisser quelque chose de beau et de fort aux générations futures, à l’Afrique. Bien sûr, les « bougies » -elles sont dans l’air du temps- n’inscriront  personne dans l’histoire, c’est l’évidence. Souhaitons-lui de savoir davantage reconnaître les siens, ceux qui, demain, auront le poids et la crédibilité de porter son héritage dans le respect et la reconnaissance des hommes contrairement à ceux qui se coucheront plutôt comme des ombres, sans jamais se relever et dont le nom n’effleurera plus aucune mémoire. 


              Mon cher Sédar, voilà ce que le  3ème président de la 3ème République du Sénégal a, pour la conclusion, confié à « Jeune Afrique ». Je te laisse l’écouter : « Lumière exceptionnelle de son temps, Senghor est ce qu’on appelle « un miracle », par sa singularité. Poète génial (…) il fut, également, un homme d’Etat comblé (…) un prestigieux conducteur de peuple (…) Mon initiative de reprendre le flambeau « du 1erFestival mondial des arts nègres, en 1966 » en lançant une troisième édition de ce festival placé, cette fois, sous le signe de la Renaissance Africaine, est tout simplement le prolongement de Senghor (…) je confesse que j’ai bénéficié de la rampe de lancement sur laquelle l’homme de culture avait placé le Sénégal (…) ».


          Mon cher Sédar, celui qui fut ton dauphin désigné et comblé, Abdou Diouf l’actuel Secrétaire général de l’OIF comme tu le sais, te raconte lui aussi dans le même numéro de J.A. De leçons magistrales en souvenirs pittoresques, Diouf dit tout avec respect et gratitude. De Colette ton épouse bien-aimée, il conclut  qu’ « elle était belle physiquement, intellectuellement et moralement ». Comme tout ceci est joliment dit. Makhily Gassama te rend aussi hommage. Moustapha Niasse, ton fidèle et loyal disciple, n’est pas en reste. Il n’a pas oublié le casse-tête que tu lui avais posé en lui demandant 48 feuillets sur « l’Ethique à Nicomaque ». Ousmane Tanor Dieng, tu te souviens? Lui aussi disserte sur toi. Par ailleurs, des écrivains africains prennent plaisir à te juger. Parmi eux, l’écrivain djiboutien Abdourahman Waberi, le Guinéen Thierno Monénembo, le Tchadien Nocky Djédanoum, le Togolais Kossi Efoui, le Sénégalais Boubacar Boris Diop. Tous t’apprécient à leur manière. Tu sais, la mode n’a pas varié: avec Senghor, même mort, il faut jamais se rendre, armes et bagages. C’est de bonne guerre, dirais-tu! Waberi déclare qu’il n’apprécie pas « ton côté claudélien, péguyen »; Monénembo a quelques réticences vis-à-vis de « certains de tes poèmes très français, très chrétiens, très moralistes »; Boubacar Boris Diop joue à l’abominable après avoir dit qu’il te devait des « émotions fortes ». Le romancier sénégalais le plus en vue avec Ken Bugul, fait d’étranges et surprenants constats sur toi, mon cher Sédar: « Senghor, dit-il, dans J.A, page 96, restera l’homme de la France. Son admission à l’Académie française ne lui a rien apporté, voire lui a nui. Le scandale a été de se prévaloir d’une autre nationalité après avoir quitté le pouvoir. » Ressuscitant en lui l’idéologue partisan, Boris Diop ajoute avec délectation: « Senghor était l’homme de la France contre Cheikh Anta Diop. C’est ce que je lui reproche. Le Senghor fin connaisseur de Saint-John Perse et de Paul Claudel n’aura plus aucune résonance chez les Africains dans trente ou quarante ans. » Qu’en penses-tu, cher Sédar? Laissons donc Boris parader et assumer son propos face à l’histoire avec autant d’imprudence. Il aura un peu plus de 90 ans d’ici là et nous lui souhaitons d’être au rendez-vous avec les vivants pour faire le bilan, en tam-tam et banjo, de l’oubli de Senghor. Je doute que Cheikh Anta Diop lui-même eût approuvé les propos de son lointain et brumeux disciple. Revenant à toi Sédar et au pharaon noir Cheikh Anta, j’ai toujours pensé que les sénégalais devraient être fiers d’avoir eu deux génies qui ont conduit si loin leurs pays et leur continent, au lieu de chercher dans une bêtise partisane à les opposer coûte que coûte et à tout instant. L’autre jour à la Chambre de Commerce de Dakar, maître Boucounta Diallo et l’ancien recteur Seydou Madani Sy, ont bien fait de ramener la vraie lumière fraternelle sur les rapports que tu entretenais avec Cheikh Anta! Mon cher poète, vois-tu comme tu es encore si présent en nous et parmi nous? Je disais à ta disparition, que c’est maintenant que ta vraie vie allait commencer. Avais-je tort ?


             2OOO manifestations se déroulent autour de toi dans le monde, me signale par courriel Hamidou Sall. Des livres sont partout publiés, et moi qui pensais que tout avait été dit et écrit sur toi? Que pouvait-on espérer de plus pour ta postérité? Hervé Bourges a commis un bel ouvrage: « L. S. Senghor : lumière noire ». Mon livre sur toi et notre compagnonnage sera lancé en juin. Le professeur et critique d’art Abdou Sylla consacre un bel essai à ta pensée esthétique. La belle revue d’art de la Biennale de Dakar prépare un numéro spécial sur toi. L’Université d’Alexandrie dont tu es le parrain te fête. Lyliane Kesteloot rentre d’Egypte, Omar Sangharé dont tu es le totem se prépare à y aller. Je pars sous peu pour Berlin, Montréal, Ottawa, Médellin en Colombie, Tunisie. Charles Carrère rentre d’Espagne où la Fondation Asturias te célébrait en poésie. La ville de Perpigan en France prépare un colloque: « Senghor et la Méditerranée », cette Méditerranée que tu as tant chantée. Nous y serons pour perpétuer la magie. Hamidou rentre de Macédoine où l’on te rendait hommage. Tu te rappelles, tu y avais été consacré prince des poètes dans les années 70 à Struga? Nous y sommes invités pour t’évoquer. Ta Fondation dirigée par Basile Senghor a réussi une heureuse table ronde autour de toi, le mercredi 28 mars à la Chambre de Commerce de Dakar. Un lieu et un symbole, car ce fut là que tu avais tenu ton inoubliable conférence défendant l’utilisation des langues nationales, toi que l’on qualifiait de « nègre tout Blanc ».


            Mon cher poète, j’ai tardé à t’envoyer cette lettre car une semaine durant, de jour comme de nuit, nous n’avions pas d’électricité. Des amis de Pikine et de la banlieue m’ont confié, stoïques, qu’ils n’avaient plus regardé le journal télévisé de 20h depuis bien longtemps et qu’ils en avaient oublié jusqu’à l’existence de la télévision. Tout le monde y va de sa colère et de son indignation. Je suis très triste. Peut-être, nous faudrait-il finalement tout arrêter et investir dans une petite centrale nucléaire qui mettrait notre pays à l’abri des relents du moyen-âge. Tiens, Khadafi nous la financerait à la place de sa tour, non ? La situation est telle mon cher poète, qu’elle laisse une pitoyable image de notre pays. Mon cher Sédar, le président Wade a maintenant le feu vert de la Banque mondiale pour mettre en œuvre la construction d’un nouvel aéroport qui porterait le nom de Blaise Diagne. Le brillant esprit et abondant professeur d’histoire Iba Der Thiam ne devait pas être loin de l’oreille du président pour le choix de Blaise! Il faut se préparer donc, mon cher poète, à voir effacer ton nom au fronton du seul aéroport international que le Sénégal va abriter à Ndiass! Cela t’importe finalement peu, je sais. Tiens Sédar, j’allais oublier de te dire que le président Wade n’est pas satisfait des intellectuels sénégalais. Ils ne sont plus ce qu’ils étaient. Ils ne lisent même plus, sinon… « Le Soleil ». Alors Sédar, comment expliquerais-tu ce phénomène? La politique serait-elle devenue moins vertueuse, ses acteurs et ceux qui en vivent, auraient-ils pris toute la place, tout travesti, tout dévoré? Ce que je puis t’affirmer, c’est que nous sommes devenus les otages de la politique, contre notre grès. Ce que je puis t’affirmer et que tu sais Sédar, c’est que l’espace de la pensée et de la réflexion n’est pas celui du bruit et de la recherche effrénée du gain. La réflexion a plus besoin de silence et de beauté même s’il arrive dans l’histoire que la laideur la nourrisse, ce qui n’est pas souhaitable. Vois-tu Sédar, ce ne sont pas les intellectuels qui ne sont pas à la hauteur, c’est la vie de la pensée qui est comme obstruée, mal servie, mal tenue en éveil, moins nourrie, moins magique, moins considérée, humiliée souvent. Mais la pensée aura toujours plus de pouvoir que la politique. Ce beau pays commence à porter trop de laideurs. Mon intime conviction cependant, cher poète, c’est que le professeur Wade est des nôtres. Le professeur doit sauver « Babel », donner encore  plus  d’attention et de prééminence à la culture, au livre, à l’université, à la recherche, même si le budget de l’éducation -avec un ministre admirable d’humilité et de sobriété- est bien servi encore qu’il ne le sera jamais assez dans des pays comme les nôtres. C’est quand on est fort qu’on prépare sa défense, dit-on. Je ne voudrais pas mon cher poète, que l’on raconte dans 20 ans, que sous le régime du président Wade, la grande bibliothèque du Sénégal avait brûlé et les trois livres entièrement détruits! Ce ne serait pas justice. Et si nous commencions par construire cette bibliothèque? Sédar, je vois d’ici mon ami Youssouf Ba, redoutable dialecticien que tu aurais bien apprécié, me rétorquer en résumé: « Mais Lamine, ce n’est pas parce qu’elles sont politiques que les problématiques politiques ne sont pas culturelles! » Allez savoir! Un autre ami que tu connaissais bien,  le poète Mamadou Traoré Diop,  m’aurait dit, chahuteur: « Boy, un pays qui réduit sa pensée à des concerts, carnavals, cocktails, séminaires et meetings, n’ira pas au paradis, même pas au ciel ».


             Pardon Sédar, une dernière information: j’ai mené une campagne pour le moment sans suite, afin que le stade de football dont tu es le parrain soit débaptisé au profit de notre compatriote Mawade Wade. Ce n’est pas là ta place, n’est-ce pas ? Comme tu le vois, j’essaie de participer à la renaissance -le mot est à la mode- du pays. Pourtant, depuis les débuts de l’alternance -ce n’était pas d’ailleurs une « alternance » mais bien une vraie « Révolution »- je n’arrive pas à convaincre mon cher président qui m’aime bien, à soutenir la réalisation du projet du Mémorial de Gorée, un projet cher au cœur des noirs de la Diaspora et fièrement soutenu par l’Unesco durant des décennies. Tu me disais mon cher Sédar que dans la vie: «  il y a ceux qui ont de la chance et ceux qui n’en ont pas ». Et moi je te répondais: « il y a ceux qui ont des problèmes et ceux qui ont des solutions ». A chacun son destin, Sédar ! Le tien, décidément, aura été à la fois bien beau et bien douloureux, car je n’oublie pas ce qu’a été ta vie de tous les jours à la disparition de tes deux enfants: Guy et Philippe. Tu n’as jamais pu véritablement te relever de ce grand malheur. « On ne gouverne pas impunément » m’as-tu dit un soir, tandis que nous marchions sur la plage dans l’île de Corfou en Grèce, évoquant ensemble la mémoire de ton petit « Tutsi » comme tu aimais nommer Philippe. J’étais bouleversé; cet aveu ne m’a jamais quitté. Pour toi, le pouvoir politique t’avait puni quelque part à la rencontre du pouvoir divin. Tu t’y es soumis, car tu avouais que Dieu t’avait  trop donné. Tu étais si humble. Tu étais un vrai croyant.


             Mon cher Sédar, te rappelles-tu du propos du valeureux et charismatique juge Kéba Mbaye -son seul nom inspire le respect- répondant à ton discours d’adieu à la nation? En ces quelques mots restés célèbres, il avait dit à ta grande surprise: « Monsieur le Président de la République, les Sénégalais sont fatigués!» Aujourd’hui, rares sont ceux qui acceptent d’être vivants.


             En décembre prochain, c’est promis mon cher poète, nous te ferons le bilan de ton centenaire. D’ici là, va dire à notre cher bien aimé Abdoul Aziz Sy Dabakh que le Maouloud a été bien fêté et qu’il nous manque beaucoup. N’oublie pas d’aller embrasser Monseigneur Thiandoum. Et puissiez-vous, tous ensemble, prier pour que la paix demeure au Sénégal car nous sommes tous, nous les vivants,  en transit sur cette terre. Ensuite, dors bien Sédar, dors.

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