CE QUE JE CROIS Article publié dans le Sud Quotidien du 19-11-2005


CE QUE JE CROIS (Article publié le lundi 19 septembre 2005)

La place des créateurs dans la cité, la politique, la démocratie, la société civile, l’exercice du pouvoir, le diktat du suffrage universel, le rôle de la justice, les voies de l’honneur, le Sénégal de demain, autant de sujets et de questionnements sur lesquels nous tentons de poser un regard inexperte et humble, l’essentiel étant de ne pas se taire.  

Le président de la République vient de se voir décerner le Prix Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix. Au-delà de sa personne, c’est le Sénégal et son peuple, la démocratie sénégalaise en un mot, qui sont récompensés. Cette démocratie qui a pu faire aboutir au Sénégal à une alternance pacifique. C’est de tout cet acquis qu’Abdoulaye Wade a hérité et qui a conduit à l’honorer aujourd’hui. C’est sa chance, une chance qu’il n’a pas cependant attendu dans son palais, mais qu’il est allé concrétiser sur le terrain, qu’importent les échecs, l’essentiel étant d’avoir essayé de servir la paix et le dialogue. Il s’y ajoute que notre sous-région inquiète. Il faut alors garder l’œil, consolider et encourager le peu d’îlots d’espérance. Cela n’a pas dû échapper au jury. Combien de Chefs d’Etats dorment dans leur palais sans se soucier de ce qui se passe chez les autres ? C’est toute la classe civile et politique sénégalaise qui est récompensée à travers ce prix. Cela exige alors de nous, le président de la République en premier, d’autres sacrifices, d’autres dons de soi et contre soi-même, s’il le faut. Il y a deux ans au moins déjà, que le président était inscrit sur la liste des candidats à ce prix. Le mérite n’était pas encore là. Il ne l’a pas remporté. Personne, homme politique comme personnalité de la société civile, d’ici et d’ailleurs, n’a pu intervenir en sa faveur pour obtenir ce prix. Il est difficile, voir impossible et impensable, d’aller demander à Henri A. Kissinger, ancien Secrétaire d’Etat américain, prix Nobel de la paix, et actuel président du jury du prix F.H.Boigny de pousser à la manière banania la candidature d’un tel ou d’un tel. Si je commence ma réflexion par ce prix, c’est que j’espère que celui-ci pourra ajouter d’autres battements au coeur du président Wade, afin que la paix se perpétue et se consolide chez nous. Afin que triomphe la justice sans tuer le pardon, sans lever ni la vengeance ni la rancune. Afin, aussi, que ne triomphent pas ceux qu’on accuse, à tort ou à raison, de vouloir transplanter sur le plan pénal des problèmes d’ordre politique. Puisse ce prix le porter et nous aider à ne jamais installer ce beau pays dans la confusion et la haine - la haine ne peut pas être sénégalaise -, mais plutôt dans le consensus, l’élévation de l’esprit de grandeur. Le meilleur usage que l’on puisse par ailleurs faire de son pouvoir, c’est de s’en servir pour préserver l’honneur des autres. Je sais bien que les vertus du cœur ne sont pas toujours les vertus de la politique. Mais j’ai le droit de croire et de pouvoir demander au président de la République de méditer ici cette conversation entre Aîcha et le Prophète : Aïcha tua une brebis, la distribua en aumônes et ne garda pour elle qu’une épaule. «Que te reste-t-il encore de la brebis ?» lui demanda le Prophète. «Il ne me reste plus qu’une épaule» répondit elle. «Dis plutôt, lui fit observer le Prophète, que tout t’est resté à l’exception d’une épaule». Je souhaite que le président puisse pardonner davantage, rassembler davantage, malgré ce que ses fonctions lui permettent à lui seul de savoir et que son honneur peut lui refuser de céder. Il doit pouvoir tout donner et ne garder pour lui que l’estime de son peuple et la grandeur de l’histoire.
Le prix Félix Houphouët Boigny pour la recherche de la paix est un prix de consolidation et de refondation de l’esprit de pardon, de tolérance et de paix. Puisse le président l’incarner jusqu’à l’obsession, malgré les raisons d’Etat, les rivalités, le mauvais orgueil, la faiblesse et les dérives des hommes, les démons de la politique. 

Dans ce pays si particulier, me dit-on, pourquoi les écrivains, se taisent-ils sur ce qui se passe sur leur scène politique nationale ? Cette catégorie de spécimen humain ne pourrait pourtant d’un mot, d’une phrase, tout résoudre ! « Le président de la République serait plus sensible, plus attentif à ce vous aurez dit en lieu et place de tous ces politiques qui lui polluent l’horizon de… 2007 » me souffle t-on à l’oreille quand je débarque à Roissy Charles de Gaulle, ce 31 août au petit matin. Mon avis est que les hommes politiques sénégalais sont candidats à tout, même à …Miss Sénégal ! Abdoulaye Wade à l’écoute donc des écrivains ? Moi je suis, hélas, un poète. Oui, je sais la grande estime que le président porte à notre famille, cette famille qui donne, comme celle des artistes, cinéastes, plasticiens, comédiens, musiciens, sculpteurs, stylistes, photographes, le prestige si facile aux gouvernants. Je parle souvent de l’indice bohémien élevé du président, ce qui fait de lui, tout naturellement, un défenseur, un connaisseur et un complice avertis des créateurs et artistes, même s’il ne leur consacre pas le temps qu’il faudrait pour bâtir sa légende. Il faut se bâtir sa légende !  

Pour tout autre chose, avouons qu’en ce moment la plus grande inondation n’est pas seulement l’eau de pluie, mais bien la politique et ses intrigues qui naufragent notre pays. Nous ne pouvons que nous soumettre à ce diktat de la politique, hélas, jusqu’au jour où des hommes d’un nouveau siècle trouveront une autre manière de faire gouverner et gérer la cité ! La pratique de la politique, c’est le cas de le dire, a besoin aussi d’un plan Orsec ! Il est bien vrai que dans un pays où apparemment aucun homme politique ne semble détenir la solution, et que tous veulent devenir président -sauf le père Amath Dansokho, me signale t-on- il n’y a qu’un pas pour arriver à l’apocalypse ! Mais que peuvent apporter les écrivains ? Je suis de ceux qui croient que le travail d’un écrivain n’est pas de dire «je vais écrire pour faire élire ou pour faire chasser un président de la République, pour faire taire ou mener au pouvoir une opposition.» Il écrit plutôt pour tenter de faire changer les conditions de vie de son peuple en prenant conscience de ses limites dans un pays où l’écrit n’est pas dominant, dire ce qui lui paraît relever du juste, de l’injuste. Wolé Soyinka résumait ainsi la chose : «Le domaine de compétence des écrivains, leur puissance, est dans la capacité de leur vision, tandis que leur mission est l’élévation des sensibilités humaines à un état de grâce qui doit finalement transcender la spirale de la violence.» Au-delà des écrivains, ce sont plutôt tous les citoyens sénégalais qui sont interpellés ! Quand un pays va mal, encore qu’il faille en connaître le seuil et le degré, ce n’est pas seulement à cause de ceux qui font ce mal mais à cause aussi de ceux qui regardent faire ce mal. Nous devons tous agir ! Par ailleurs, arrêter des citoyens pour délits d’amitié, délits d’opinion, attenter à leur liberté d’expression est inacceptable et ne grandit personne ; mais la prison ne saurait pas davantage être un privilège qui fait de la victime un bourreau, un incendiaire de la République. Selon le dicton chinois : «Dans chaque famille, il y a un livre qu’il vaut mieux ne pas lire à haute voix.» Le plus difficile souvent n’est pas d’être un grand monsieur, mais de le rester dans l’épreuve. Il faut laisser la justice faire, même si elle tarde. Il faut croire à la lumière du jour qui ne tarde pas. Personne n’abandonne rien à Dieu, dans la droiture, sans que Dieu ne lui donne quelque chose en échange. Aux fleurs il faut savoir préférer les fruits ! Ce n’est pas vrai que «les livres de la destinée ont été ramassés et toutes les plumes séchées !» Par ailleurs, personne ne peut souhaiter que le meilleur à venir pour notre pays soit derrière nous et non devant nous. Senghor est à dépasser, Abdou Diouf à dépasser, Abdoulaye Wade à dépasser, son successeur à dépasser, car il s’agit d’aller sans cesse de l’avant ! C’est le cycle de la vie et de l’évolution des peuples qui le veut ! 

La vérité, finalement, c’est qu’être aujourd’hui candidat à la présidence de la République au Sénégal, est presque devenu un jeu, au sens banal du terme! C’est là, à la fois, une marche en avant de la démocratie et un recul cocasse de l’excellence: oui pour permettre à tout citoyen de pouvoir prétendre au poste de président, non à la perspective de nivellement vers le bas de la fonction présidentielle, avec tous les risques faméliques d’incompétence et de ridicule.  

Il est temps d’être sérieux ! 

Toute démocratie commence par le contenu, la nature, la qualité, le respect d’une Constitution. C’est la Constitution qui, d’abord, garantit la démocratie et non le contraire ! C’est pour cette raison que son contenu et son application, en prenant soin du fond et de la forme, sont primordiaux, et ne doivent ni souffrir d’aucune concession, ni laisser libre place à aucune interprétation. L’imprécis et l’approximatif se jouent toujours du droit ! L’élection au fauteuil suprême, il est urgent de le dire, n’est pas fondamentalement dans la limitation de l’âge des candidats, mais plutôt dans la durée des mandats. Laissons plutôt le peuple décider et choisir son candidat quel que soit son âge. A chacun de prendre ses risques et de tenter ses chances, quitte à vivre soit le bonheur, soit le ridicule et l’humiliation devant le verdict du suffrage universel. Je crois que le peuple sénégalais est devenu beaucoup trop mûr maintenant, pour qu’on lui fasse désormais confiance. Ce peuple est en avance sur ses hommes politiques, et tant mieux que ce ne soit pas le contraire.  

«L’articulation transgénérationnelle» dont a parlé Babacar Touré du Groupe Sud Com, dans son éditorial du mardi 30 août, devra être tranchée par le suffrage universel sans omettre de mettre en place un dispositif constitutionnel plus souple, plus ouvert aux candidatures civiles. Aujourd’hui, tout candidat à l’élection présidentielle, me semble t-il, doit appartenir ou se faire parrainé par un parti politique reconnu comme tel. Cela est à changer. Par ailleurs, pour qu’il y ait articulation générationnelle, il faudrait d’abord que les nouvelles générations prennent conscience de leurs responsabilité civiques et acceptent ensuite d’aller au combat, un combat qui ne soit pas exclusivement un combat politique comme la nature de notre Constitution y invite forcément au sein d’un parti. La notion de parti doit être décloisonnée, pour que des mouvements dits citoyens puissent émerger et conduire leurs candidats à la magistrature suprême si le peuple en décide. 

La mutation générationnnelle est une question qui ne se pose pas seulement chez nous, mais ailleurs aussi. Bien sûr, si la question est davantage évoquée chez nous aujourd’hui, c’est parce que le prince est sur l’autre versant avancé de l’âge, ce qui ne lui ôte pourtant pas cette incroyable énergie de jeune homme de vingt ans et dont on ne sait, diable, où il la puise ! Sans compter le tournis qu’il donne à l’opposition de par ses initiatives déroutantes, jugées plus illégales que légales. Ce sacré vieux, ne sera pas de ceux qui se laisseront enterrer vivants ! Comment croire qu’un tel combattant va déposer tout doux les armes, ou se faire harakiri ? Et là se trouve le danger pour tous : pour le président lui-même, pour l’opposition politique, pour la société civile, pour le peuple sénégalais, pour l’Afrique enfin, cette Afrique où la démocratie s’échine encore comme en Côte d’Ivoire, en Mauritanie, au Togo. C’est dans cette Afrique qui a désormais choisi de courir le 100 mètres et non le 10.000 mètres, cette Afrique dont il s’est voulu l’un des pilotes du rallye et le porteur de vérité, quitte à déranger, c’est là, je crois, et nulle par ailleurs, que le président Abdoulaye Wade ira chercher, le moment venu, seul, son chemin de sortie, son legs à l’histoire. C’est alors là qu’il surprendra, car je lui souhaite de surprendre l’histoire et non que l’histoire ne le surprenne. Je lui souhaite d’honorer son continent et le rôle qu’il a déjà joué pour sa dignité, sa crédibilité, son unité, son respect. Il devra faire autant que Senghor si ce n’est mieux, mais à sa manière, selon son rythme et selon son époque. Il trouvera le bon choix selon lui et non selon son parti encore moins selon ses opposants. Que ses adversaires politiques ne se leurrent pas : il se battra, si telle est son option, jusqu’au dernier électeur qui voudra lui faire encore confiance ! Souhaiter qu’il ne se représente pas aux prochaines élections peut relever d’une opinion personnelle mais pas du libre jeu démocratique ! Souhaiter que le calendrier électoral républicain soit respecté honore la démocratie ! Souhaiter que le président y veille personnellement et scrupuleusement ne peut que le grandir !  

Senghor a préparé une relève, après l’avoir éprouvée des années durant, souvent contre sa majorité –aucune relève n’est démocratique si elle n’est pas soumise au suffrage universel-. Il a annoncé qu’il partait, en a fixé la date et les modalités contestées. Le moment venu, il s’en est allé. Abdou Diouf n’a pas préparé de relève connue. Il a continué à briguer des mandats malgré un bénéfice de 20 ans de pouvoir, ce qui était son choix. Il a fini par perdre. Il est parti avec beaucoup d’élégance, quoique forcé par les urnes. Quel sera demain le scénario avec Wade ? Puisse sa sortie être digne de lui, de son peuple et de son continent et qu’elle soit même plus symbolique que celle de ses devanciers! Comment? Lui seul a la stratégie et la réponse. Lui seul, avec ou contre son parti, en décidera. Le voilà seul face à son destin, comme un grand homme !  

Ce qui rend finalement difficile l’analyse politique, le jugement, c’est que chacun, individuellement, selon son camp ou en son for intérieur -la neutralité ne relève pas de l’humain- voudrait que l’histoire soit ce qu’il voudrait qu’elle soit, à son profit. L’autre difficulté, c’est que nous avons en face de nous des hommes de pouvoir avec toutes leurs faiblesses et leurs fragilités d’humains – ce qui ne les excusent en rien - et que nous leur demandons d’être des dieux, c'est-à-dire de se hisser au-delà des contingences, de s’échapper des délices et des maléfices du pouvoir, de savoir s’extirper des ruses des laudateurs dont notre culture s’accommode si aisément, des intérêts de l’entourage qui tournent ou rôdent autour, protégeant ses privilèges. Mais comment peser alors le pour et le contre, y voir clair entre tous les applaudissements, toutes les dénonciations, tous les pièges ? Comment agir autrement, faire la part des choses entre ceux qui vous aiment et ceux qui vous mentent ? N’y faut-il pas une dose de grâce divine, un degré élevé de culture et de réflexion, un détachement serein et désintéressé, une haute tenue morale, une posture d’écoute et de compromis ? 

On le voit: il faut être beaucoup plus qu’un homme pour s’élever à de telles hauteurs ! Si d’aventure on invitait les hommes politiques sénégalais à appliquer le conseil du roi Salomon : « Que celui qui aime le plus son pays le laisse à l’autre », on en crèverait de déception !  

La démocratie est une pratique de vie et de société difficile et complexe car son principe fondamental, en politique, est la loi du plus grand nombre. Mais l’on sait bien qu’il peut arriver que la vérité ne soit pas une question de nombre. Il arrive que l’application de la démocratie ne serve pas toujours la vérité. Mais quelle pourrait alors être la bonne ligne de partage, quand le suffrage universel, garant premier de toute démocratie, donne pourtant force et droit au prince ? Trois recours se fondant sur trois principes pourraient aider et conduire à endiguer l’injustice et l’excès de pouvoir : premier temps fort : la Constitution, quand, dans son contenu, elle a inscrit les éléments qui honorent, grandissent et protègent le citoyen, garantissant ses libertés en toutes circonstances et plaçant le pays et ses institutions hors de toute dérive et confiscation du pouvoir. Deuxième temps fort : le droit au service de la justice, quand celle-ci ne sert que le droit, quand elle n’est pas installée dans un confort qui la dessert et la corrompt. Dernier et troisième temps fort : la hauteur de l’arbitre, le gardien du temple, le berger que symbolise le président de la République : sa neutralité, son exemplarité, la primauté de l’Etat en toute circonstance, la sacralisation de la loi fondamentale, servir la justice avant le peuple, la vérité avant le peuple, l’ordre avant le peuple, le peuple avant le prince, le peuple avant le chaos. Voilà ma profession de foi pour une république qui pourrait servir d’exemple pour l’humanité, pour une démocratie en marche et toujours à parfaire, à rêver ensemble ! 

Le président Abdoulaye Wade sait autant que nous les exigences d’une démocratie et d’un Etat de droit. Jouer avec, ne conduit qu’à l’impasse, sinon au désastre ! L’homme reste une grosse bête politique que l’intellectuel habite, que le croyant en lui tient en éveil, que le souci du chaos si vite arrivé hante comme tout homme d’Etat. Il ne peut pas laisser son nom sombrer, ce nom qui a bravé tant de tsunamis. Il doit agir vite maintenant pour que la raison et la sérénité l’emportent sur les passions et la démesure. 

Si je m’adresse ici à lui avec le respect qui sied à son rang et l’affection personnelle que je lui porte, malgré l’avis de tous ceux qui me supplient de m’éloigner du débat politique pour sauver mon âme et me préserver des colères du prince, c’est parce qu’il est le chef, celui par qui, en tout premier, la paix et la concorde arrivent mais également celui par qui peut arriver l’irréparable, s’il ne consent à ne défendre que ceux qu’il aime. De tout cela, demain, il ne sera pas seulement le responsable mais aussi le coupable. Le président doit être le sismographe de la République. Il doit déceler les mouvements unificateurs ou destructeurs, prévenir, organiser, apaiser, rassembler, reloger les cœurs dans leur foi. Il doit en posséder la générosité et s’élever quand la fièvre de la République le commande. Eh bien, elle le commande !  

On le sait : une grande sensibilité caractérise le président, malgré la réalité de son animalité politique, malgré ce qui apparaît chez lui comme un paradoxe dans un comportement jugé par ses opposants comme despotique, vicieux et vicié. Nous aurions tort d’oublier que c’est un homme façonné par un parcours atypique, douloureux, et une culture trempée de combattant politique qui laissent forcément des marques. C’est là son bon ou mauvais génie, c’est selon, qu’on l’aime ou qu’on le déteste ! Le président, en homme politique averti, c’est de bonne guerre, peut ruser avec tout son monde, mais il ne rusera pas avec lui-même, avec sa conscience. Sa stratégie de l’heure ne lui serait-elle pas imposée plus par ses projets en cours et encore inachevés, les secousses internes et les zones de turbulence de son parti que par les coups de boutoir de l’opposition, stratégie que commande par ailleurs une météo électorale brumeuse et confuse ? Tout relèverait alors d’une sorte d’instinct, un 7ème sens que la pratique de la politique impose forcément par la nature du terrain et des combattants, car il faut toujours apprendre à recevoir des coups, à calculer, à se méfier, à ruser, à se défendre, à chercher à faire gagner son camp, à faire peur à l’autre, à tenter de prévenir, à peser les compromis, en un mot à survivre dans cette jungle qui donne de la politique, urbi et orbi, une image de scène maléfique et nauséabonde. Il reste toutefois à toujours demeurer élégant, loyal, à respecter, quoiqu’il advienne, les règles du jeu démocratique que notre Constitution, la première, impose à tous. En dehors d’elle, c’est le baiser du diable ! Je voudrais saluer ici d’un mot l’opposition sénégalaise parce qu’elle sait être civilisée, républicaine, soucieuse de sa tenue et du prestige de notre pays, respectueuse des procédures et décisions de justice, alerte au dialogue et au consensus, décidée à se soumettre au seul suffrage universel. Son rôle au sein du Parlement reste par ailleurs d’une grande élégance et nourrit un débat qu’elle force à la culture de l’élévation. Le Sénégal y gagne ! 

Le prochain président de la République, que ce soit Abdoulaye Wade ou Pathé Mademba devrait, en revanche, mettre immédiatement en œuvre des réformes solides et hardies de la Constitution pour placer notre pays au rang des démocraties les plus crédibles. Il devrait ainsi sortir la République d’un déisme présidentiel qui prête le flanc à plus de critiques que d’approbations et de consensus. Le président de la République y gagnerait en sérénité, en noblesse et en juge irréprochable. C’est dans cette perspective que j’avance ici certaines propositions que voici :  

- deux mandats présidentiels de cinq ans non renouvelables; 
- les juges des hautes Cours de justice élus au bulletin secret par un collège de membres proportionnellement désignés par le pouvoir et l’opposition et soumis à l’approbation du Parlement. Les juges élus, éliront ensuite en leur sein leur président;  
- la nomination de tous les ministres, secrétaires généraux, patrons d’entreprises publiques, soumise à l’approbation du Parlement sans possibilité de recours;  
- mentionner dans la Constitution le respect des lois d’urbanisme et d’architecture, la primauté de la protection et de la préservation du littoral marin, des éléments de patrimoine national reconnus et classés comme tels. Des lois, ensuite, viendraient fixer les modalités pour obtenir l’approbation obligatoire de l’Ordre des architectes pour tout projet public et privé de construction et d’architecture; 
- une loi devrait être promulguée qui déclasserait l’île de Gorée comme entité communale, pour lui octroyer un statut spécial avec un administrateur de l’île et un plan budgétaire décennal pour la protection, le développement et la sauvegarde de ce patrimoine mondial de l’humanité que des maires, depuis l’indépendance, qui n’ont que leur volonté et leur courage, n’ont pu sauver de la dégradation.  

Notre cher pays a bien besoin de réformes et c’est toute l’imagination de ses femmes et de ses hommes qui est sollicitée dans un même élan de solidarité, de grandeur. C’est ensemble, dans le respect et l’écoute des uns et des autres, dans l’humilité et surtout la discipline, que nous bâtirons ce pays qui a l’avantage de figurer dans l’estime et le cœur de tant de peuples du monde. Ne décevons pas ceux qui nous aiment et qui prient pour que nous restions ce que nous avons toujours été : un pays de l’esprit, un peuple ouvert et souriant. Ce n’est pas vrai que nous le resterons si, de la terre au ciel, nous ne commencions à coudre mieux notre désir de vivre unis. S’il faut devoir un jour choisir entre une pratique politique qui divise et appelle le chaos et une autre pratique de vie qui rassemble et élève, nous jetterons la politique à la mer pour une autre forme de société plus digne, plus saine, moins corrompue par l’argent, les honneurs éphémères, l’ambition, surtout celle dont on n’a pas la compétence. Finalement, quand on se retourne vers ceux qui, dans le monde, ont honoré leur fonction politique - car ce n’est pas un métier -, on peut admettre que la politique puisse être noble à condition que ceux qui l’exercent le soient aussi.  

La démocratie ne vaut que quand on vit en paix, quand on mange, se loge, se soigne, qu’on a droit à l’éducation, à la formation, à l’emploi. Nous devons fabriquer un sénégalais qui croit en son pays et en lui, qui a des valeurs et une foi, et qui ne les renie pas quand il a faim, quand il a peur, quand il est au bord du désespoir. Nul ne revient sur ses pas, s’il a brûlé les ponts derrière lui ! Nous aurions tort de croire que notre marche vers la démocratie est une certitude. C’est plutôt un combat, un combat de tous les jours à gagner sur nos égoïsmes et notre partialité. C’est plus d’une démocratie qualitative que quantitative qu’il s’agit ! Il ne faudrait pas que la mort soit moins cruelle que ce que la politique, au sens négatif du terme, pourrait faire endurer aux populations. Je ne suis pas un idéaliste. Rechercher le juste, l’équitable est de notre ressort. Les médias ainsi que les journalistes ont aussi leur partition à jouer dans ce Sénégal de toutes les peurs et de toutes les espérances. Là, je laisse la parole à Noureddine Dziri, professeur de civilisation islamique à Paris VII Jussieu, commentant l’essai de Mezri Haddad : «Carthage ne sera pas détruit». Dziri écrit ceci : «Le journalisme mineur ou inférieur : un cancer pour la démocratie. Le journalisme supérieur : le poumon de la démocratie. Il y a la dérive totalitaire du journalisme à sensation par opposition au journalisme de réflexion plutôt que de passion, d’interrogation plutôt que d’acquiescement, de lucidité plutôt que d’émotion…» A méditer, pour une exigeante prise de conscience et de responsabilité de notre presse qui, pour ma part, devrait rester une des meilleures garantes de notre démocratie !  
Puisse Dieu placer toujours le Sénégal à la droite du Père !

Par Amadou Lamine SALL 
Poète
Lauréat des Grands Prix de l’Académie Française

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