DISPARITION DE LEOPOLD SEDAR SENGHOR : MA LETTRE POUR TES HUIT ANS D'ABSENCE

        Depuis ton centenaire en 2006, je t'ai beaucoup parlé et peu écrit, et je sais combien tu aimes lire. Ton jardin préféré était les bibliothèques. Huit ans maintenant, 20 décembre 2001- 20 décembre 2009,  cher Sédar que  tu nous quittais. Là où tu reposes à Dakar, nous sommes souvent passés t'embrasser avec des poèmes et des bouquets de fleurs. Mais sais-tu que les vieux Sérères nous disent qu'il y a bien longtemps que tu a regagné la terre de Joal et que tard dans les nuits marines, tu  viens sous le pont deviser avec eux ?  Raphaël sourit et ne dit rien. Vois-tu, de ce côté-ci du monde où Dieu nous parle et que le diable nous bouche les oreilles, nous avons décidé de nous interroger sur ton héritage, sur ce qui reste de toi en nous, du merveilleux poète que tu fus et de l'homme d'Etat que tu as tenté d'être. Oui, mon cher Sédar, que nous as-tu donc laissé en humble héritage dont notre fiévreuse République pourrait se nourrir  en cette année qui s'achève sur une autre qui se lève et déjà enceinte d'incertitudes ? Autant tu chérissais la poésie, autant tu détestais tes charges politiques. En effet, il faut que les politiciens à l'exemple des créateurs et des intellectuels aient moins de calculs à faire et plus de responsabilités à assumer. Vois-tu cher Maître, les performances des discours politiques n'ont jamais créé du progrès social. Tu te rappelles avec moi ce que fut ta vie après ta retraite en décembre 1981 ? Tu voyageais beaucoup à travers le monde et donnais des conférences érudites fort sollicitées. Ton agenda était bouclé un an à l'avance et pas une date ne souffrait de report. Tu haïssais tant le manque d'organisation et l'improvisation. Mon Dieu, comme tu étais épanoui, heureux, si heureux d'avoir regagné les vrais espaces de ton être profond : la poésie, la lecture, les visites des galeries, des musées, les rencontres avec les artistes que tu allais visiter dans leur propres ateliers à Dakar comme à Paris, les promenades, les longues siestes, le jardinage dans ton jardin de Verson  alors que Colette paressait. Tu étais -je me rappelle-, si  imprégné de ton nouvel univers de liberté et d'amour, que tu en arrivais à te demander, quant on te parlait politique, de quel pays donc tu avais été dans ta vie si remplie, le président de la République ? Je mesurais alors l'épaisseur de ta migration et le mur qui te séparait pour toujours d'un monde terrifiant et carnivore. Je comprenais mieux encore combien la culture a toujours été pour toi une exigence de vie et la politique un temps d'urgence si éphémère et sans emprise. Tu avais finalement compris que la politique n'était pas  un métier, mais un mandat. Tu as laissé si peu d'adeptes! Ta conviction de toujours fut qu'il n'existait pas de pays sous-développés, mais seulement des femmes et des hommes sous-développés, c'est-à-dire sans éducation et sans culture. Très tôt, mon cher Sédar, tu avais compris que l'investissement sur l'esprit était le meilleur investissement économique de toute civilisation. Tu vois, Jacques Attali nous rappelle à juste raison ton viatique en nous disant que  les forces du marché ont pris en main la planète (…) ultime expression du triomphe de l'individualisme (…) de l'argent.   J'ai toujours  pensé qu'il faut des générations aient des repères. Tu en es assurément un et la balise est comme le baobab au milieu de la plaine ! Tu  n'es pas derrière nous. Tu nous précèdes. Ton peuple n'oublie pas mon cher Sédar, que tu fais partie de ses hommes qui ont créé les concepts opératoires, les idéologies fédératrices, les courants de pensée à partir desquels nombre intellectuels africains et de la diaspora ont prospéré dans leur combat contre le colonialisme et le néo-colonialisme, mais surtout contre l'aliénation, car l'aliénation la plus terrible, la plus pernicieuse est celle de l'esprit. Ton autre mérite, cher Maître, est d'avoir su faire cohabiter admirablement des héritages culturels, spirituels et linguistiques dans un monde où le défi des identités était et reste un enjeu de civilisation. Très cher, tu  nous as armés contre l'intolérance et les haines ethniques. Nous avons appris avec toi que les territoires de l'homme ne sont pas seulement physiques ou géographiques. Qu'il existait les territoires de l'esprit et que c'est sur ces territoires là que se jouaient la paix et le destin des nations.

            Une autre marque de ton génie, est que tu souhaitais toujours, avec obstination, être dépassé et pour toi, comme tu le définissais toi-même, dépassement n'était pas supériorité mais différence dans la qualité. Bien sûr, et tu ne le voudrais pas, il ne s'agit pas de te comparer coûte que coûte à tes successeurs. Chacun pose sa marque à sa manière et c'est cela qu'il faut. Ce que je retiens plutôt, mon cher poète, c'est que grâce à ce tu fus et ce que tu as laissé pour l'éternité, les Chefs d'Etat qui te succéderont dans les cinquante prochaines années, auront toujours à cœur une constante : celle de servir au mieux la Culture. Dans notre pays, tu as fait de la culture une fille belle qu'il est difficile de ne pas considérer. Elle est belle et nous l'aimons. C'est un impérissable héritage et qui nous rassemble malgré les dures mutations de notre vie ici-bas et que tu as la chance de ne pas partager. Le ciel doit être plus beau que la terre ! Tu dois être fier là où tu es de savoir que ton pays, au regard de ses difficultés sociales et économiques terrifiantes, garde toujours en respect la culture, même si, comment le nier, la communauté artistique n'a pas le sourire et peine non à créer, mais à vivre. Tu seras d'avis avec moi, mon cher Sédar, que la culture continue à être la seule à donner encore le prestige facile au Sénégal. Mais, hélas, l'âne porte la bière de mil et boit de l'eau. Pourtant, jamais depuis nos indépendances, l'Etat et son chef  n'ont mis autant de moyens financiers dans la culture ! Tu veux que je me confie à toi un peu ? Dans notre pays la politique dévore tout, occupe tout et pourrit tout. C'est le vide éthique et philosophique au profit de la tyrannie du gain. Mais vois-tu, il est émouvant  - ce n'est pas à toi que je dirais qu'il faut se méfier de l'émotion - de constater combien le président de la République actuel - celui qui a lu Senghor et récite ses poèmes mieux que les socialistes comme il aime se moquer en s'installant dans la provocation - tient à monter la garde autour de la pensée, autour du développement des infrastructures, tel que son parc culturel derrière la gare ferroviaire de Dakar que tu approuverais sûrement en applaudissant des dix mains. Tu as dû d'ailleurs depuis les cieux, voir le « Grand Théâtre » surgir de terre, avec son clin d'œil à la Grèce. J'ai toujours pensé, mon cher Sédar, que c'est la culture qui rend un homme apte à diriger un pays. Tu prieras pour lui pour que l'incertitude du jeu politique ne conduise pas à l'incertitude de si audacieux outils au service de la culture ! Chez les hommes politiques, je choisis toujours l'homme de culture, s'il existe, car l'espèce  sait être rare. Tu te rappelles Sédar combien tu étais apostrophé, combattu, toi le Nègre Blanc comme on te raillait ? Tu en riais, bien sûr. Avec le recul, tous tes ennemis et adversaires sont devenus des rossignols, car tu auras été noble jusqu'à la moelle des os en sus de ton œuvre littéraire et académique colossale qui a participé à l'élaboration d'une pensée universelle humaniste, moderne et respectée. Tu as désormais ta place dans tous les dictionnaires et dans toutes les langues de la terre. C'est le grand écrivain argentin Jorge Luis Borges en compagnie duquel nous avions séjourné ensemble à Marrakech qui m'avait appris ceci de généreux : D'un écrivain -ou d'un homme tout court- il faut choisir les meilleures pages, car il y en a toujours qui peuvent sauver le reste. C'est notre plus grand mal en Afrique,  et tu partageais ce sentiment mon cher Sédar, quand des hommes d'Etat avouent ne pas avoir lu ni Hampathé Ba, ni Socrate, ni Victor Hugo, au motif qu'ils ne figuraient pas dans la liste de leurs produits pharmaceutiques ! Il reste, paraphrasant André Chouraqui, qu'il n y a aucune excuse au regard de la raison pour que la culture demeure toujours l'éternelle vaincue de l'arbitrage des politiques de développement. J'ai décidé, pour ma part, dans ce pays, mon cher Sédar, de ne pas me compter parmi les diables cachés sous un cierge ! Les poètes meurent toujours la gueule à la main !

    Mon cher Maître, tout n'a pas toujours été bien réussi sous ta gouvernance. Tu aimais d'ailleurs répéter combien tu étais imparfait et qu'il n'existait que Dieu pour tout réussir. Et pourtant ! A Lyon, en octobre 2006, à mes côtés, notre si cher regretté Sémou Pathé Guèye avec qui tu passes sans doute des journées bien philosophiques, introduisant son propos sur toi, disait ceci : Pourquoi Senghor devait-il avoir forcément tort et nous forcément raison ? Mame Moussé Diagne, cette autre confiture pour l'esprit, nous disait avec gravité le 28 mars 2006 à l'Université Cheikh Anta Diop : Avec le temps, Senghor a été ramené à l'Université, d'où il avait été chassé, lui qui avait donné son sigle à ce temple de l'esprit : « Lux mea Lex ». Tu es, cher ami, avec le « Pharaon noir », parmi nos meilleurs visas ici-bas. Tu embrasses Cheikh Anta pour nous. Tu nous as prouvé mon cher Sédar que les poètes sont d'abord des créateurs de valeurs, partant des hommes d'action, bâtisseurs de peuples ; que le poète, l'homme d'Etat et le politique en toi, ont su admirablement se compléter et s'enrichir mutuellement.  C'est ainsi qu'au carrefour du rêve et de l'action, tu as su bâtir et chez toi et chez les autres nations du monde ce besoin d'Afrique, cet immense respect dont tu fais partout l'objet et l'admiration. Comme Césaire, s'il arrivait que l'homme politique en toi ait déçu -et tu n'as pas déçu- ton œuvre littéraire resterait une revanche sur ta politique, car la démocratie pour toi était avant tout un espace de désaccords et de libertés, sans devoir cesser de se conformer aux institutions qui l'inspirent et la commandent. Les seuls principes incontestables sur lesquels ont reposé finalement ta vie et ton œuvre mon cher Maître, sont la constance dans la vision, le respect et l'éloge de la pensée, la sacralisation de l'Etat. Parmi les plus grands moments d'émotion que j'ai vécu auprès toi, il y en a un d'inoubliable : celui où nous parlions un soir de notre pays. Je t'avais alors dit : « Nous vous devons tellement Monsieur le Président ! ». Ce à quoi tu avais  répondu de ton rire frais et de ta voix apaisée de paysan : Le Sénégal et les Sénégalais ne me doivent rien. C'est moi plutôt qui leur dois tout.

          Humilité, grandeur, élégance : voilà cher Sédar ce qui te caractérisait, toi le manguier qui savait fleurir en pommier, pour dire ton ouverture, ton universalité. Voilà pourquoi nous saluons de nouveau ta mémoire pour tes huit ans de silence depuis ce cruel 20 décembre 2001. Tu avais 95 ans. Comme Césaire au même âge quand lui aussi nous quittait à 95 ans après toi, par ce jour triste du 17 avril 2008. Tu avais cédé le pouvoir le 31 décembre 1980 à l'âge de 74 ans. Tu auras ainsi profité 21 ans durant, d'une vie apaisée, tranquille entre l'Académie française à qui tu as tant apporté et tes activités de créateur et d'amoureux des arts et des bibliothèques, loin de l'enfer et de l'opium de la politique. Tu voulais changer le monde, changer la vie de ton peuple et l'image de ton continent. L'Afrique et l'homme noir étaient le tison de ta vie. Le meilleur que nous les vivants pensons de toi, toi si cher à nos cœurs, est encore à venir.

           Dors et dors en  paix  mon Sérère, mon arc de cadences. 
 

                                                 Amadou Lamine Sall

                                                           poète

                               Lauréat des Grands Prix de l'Académie française 

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