HAMIDOU, C’EST L’AVRIL DU FESTIVAL MONDIAL DES ARTS NEGRES !

 HAMIDOU, C’EST L’AVRIL DU FESTIVAL MONDIAL DES ARTS NEGRES !

       Te Souviens-tu, mon cher Hamidou Sall ? C’était du 1er au 24 avril 1966. Il y a 43 ans.  Les travaux du colloque sur le thème « L’art nègre dans la vie du peuple et pour le peuple » s’étaient ouverts dés le 31 mars, sous le patronage de l’Unesco et de la Société Africaine de Culture. A la droite de Senghor sur la tribune: Alioune DIOP. Dans la salle, entre autres présents : Aimé Césaire, Révérend Père Englebert Mveng, Michel Leiris, Amadou Hampaté Ba, Langston Hugues Les premiers mots inspirés de Senghor, poète et homme d’Etat, retentirent : « (…) votre plus grand mérite, c’est que vous aurez participé à une entreprise bien plus révolutionnaire que l’exploitation du cosmos ». Tout était dit et solidement dit, ou presque, car on attend l’autre, l’écrivain, le ministre des Affaires culturelles du Général de Gaulle, sans en oublier un autre, le fils du volcan, l’enfant de la Martinique. Tu reconnais, bien sûr les deux : André Malraux et Césaire Aimé, comme j’aime le nommer par l’ordre alphabétique du cœur. Comme Senghor, tous les deux savaient aussi moudre du diamant dans leurs mots. La rencontre à Dakar des nègres de toute la terre, nègres de toutes les couleurs, métis de toutes les ocres, avait comme figé le temps pour célébrer un moment fort de l’humanité, un pacte de son histoire spirituelle et civilisationnelle.

     Le thème du colloque, comme tu le vois mon cher Hamidou, était inscrit à la fois dans l’interrogation et dans la fascination d’un art nègre que le monde des Grands Blancs était venu saluer. Un art qui, pour mieux se définir, était invité à retourner vers ses propres producteurs, ses magiciens,  disons ses racines, son peuple noir, pour une prise de  parole universelle. Et Sédar de redire : « Ni opposition, ni racisme, mais dialogue et complémentarité. L’art européen, ajoute t-il, participe de la civilisation gréco-latine, de la raison discursive, animée par le souffle chrétien. Quant à l’art nègre, ce sont les Européens eux-mêmes qui l’ont découvert et défini. Les Négro-Africains préféraient le vivre. N’ayant donc pu nier l’Art nègre, on a voulu en minimiser l’originalité. Et Sédar d’asséner, comme il en avait le talent et le sens de la provocation : « …il a fallu que Rimbaud se réclamât de la Négritude, que Picasso fut ébranlé par un masque baoulé, qu’Apollinaire chantât les fétiches de bois, pour que l’art de l’Occident consentit, après deux mille ans, à l’abandon de la physéôs mimésis : de l’imitation de la nature ». Comme tu le vois, Hamidou, tout était encore bien dit. Au delà du colloque, le Festival avait inauguré « l’Exposition d’Art Moderne » intitulée d’un titre significatif: « Tendances et Confrontations ». C’est de cette exposition et de ce premier face à face avec l’art sénégalais issu de l’Ecole de Dakar, tu te rappelles, qu’André Malraux est sorti bouleversé, ému jusqu’à la racine des cils. Son verdict fut sans appel : l’art sénégalais participait désormais à l’Art universel. Mieux : il y occupait une place de choix! L’art traditionnel eut également son exposition avec la présence du Conservateur du British Muséum. Je n’oublie pas l’exposition « Art Nègre » aux pièces rares. L’Empereur Hailé Sélassié d’Ethiopie présent aux côtés de Senghor, lui accorda une vive attention. Malraux nous dit par ailleurs, mon cher Hamidou : « Ce qui fait la force de l’art nègre, c’est la primauté du pathétique ». Il ajoute ceci : « …chaque pays d’Afrique a besoin de son propre patrimoine, du patrimoine de l’Afrique, et de créer son propre patrimoine mondial… Prenez entre vos mains ce qui fut l’Afrique. Mais, prenez-le en sachant que vous êtes dans la métamorphose… Est-ce que vous saviez comment vous feriez votre danse ? Est-ce que vous saviez ce que serait le jazz ? Est-ce que vous saviez qu’un jour, ces malheureux fétiches qu’on vendait comme des fagots, couvriraient le monde de leur gloire… ? L’Afrique est assez forte pour créer son propre domaine culturel, celui du présent et celui du passé ». Hamidou, n’oublions pas de citer la superbe exposition consacrée à « l’Artisanat Vivant » lors du Festival. La Cathédrale de Dakar avait accueilli les récitals de musique sacrées « Gospels » et « Négro Spirituals ».Quant aux spectacles, ils furent variés et puissants. Braquons donc les projecteurs sur la représentation donnée par le grand et inoubliable Duke Elligton au stadium de Dakar en plein air. Senghor était présent. Le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Gabon, Trinidad et Tobago, le Libéria, le mali, les Ballets d’Ethiopie, le Togo, le Tchad, le Brésil, le Cameroun, le Niger, la Zambie, le Congo Brazzaville, la Sierra Léone, Tahiti, le Maroc, la Gambie, le Dahomey y donnèrent tous des représentations de toute beauté. Le théâtre fut présent avec des pièces venues du Nigeria, du Sénégal bien sûr avec « Les derniers jours de Lat-Dior » de Cissé Dia. La France vint avec « La tragédie du roi Christophe » d’Aimé Césaire et l’inoubliable mise en scène de Jean Marie Serreau. Tu te souviens, Hamidou : Lucien et Jacqueline Lemoine jouaient dans cette pièce. Découvrant le Sénégal, ils choisiront d’y rester et d’y vivre. Senghor leur donnera la nationalité sénégalaise. Salut les artistes ! Hommage aussi à Bachir Touré qui fut remarquable et dont le talent explosa lors de la soirée consacrée à la « Nuit de la Poésie Africaine. » Nos pensées vont également ici à notre bien-aimé Maurice Sonar Senghor ! Une devinette Hamidou: qui était l’invité d’honneur du Festival ? Allez, c’était le Nigeria ! L’exposition qu’il a donnée à voir fut simplement fantastique! Les « Grands Prix » décernés aux lauréats furent par ailleurs des moments forts du Festival, révélant ou confirmant des noms de grands poètes, écrivains et artistes, dont Ousmane Sembène. Tiens Hamidou, écoutons Le Commissaire National du Festival d’alors, Monsieur Souleymane Sidibé, répondre à quelques questions, notamment sur la tenue des prochains Festivals : «  …les statuts de l’Association du Festival, qui est un organisme permanent, dont le président est Monsieur Alioune Diop, prévoit l’organisation biennale d’un Festival. C’est cette association qui aura à organiser les festivals ultérieurs. Cependant l’organisation matérielle de ces festivals est une affaire de gouvernements. Il appartiendra aux chefs d’Etat de se mettre d’accord. Une telle organisation nécessite une infrastructure et des moyens financiers importants… » Il précisera que « sur l’aide que les pays étrangers ont apporté au Festival, pour le continent américain, les Etats-Unis ont apporté l’aide la plus importante, tandis que la France est la première sur le continent européen ».

       Je te quitte là, mon cher Hamidou, dans l’évocation de cet inoubliable moment de l’histoire culturelle nègre de l’humanité. Nous étions si jeunes! Tu veux un mot sur le FESMAN III qui se prépare en décembre 2009 ? Nous en avons tellement parlé à Dakar comme à Paris ! Il n’est pas possible de ne pas saluer la volonté politique du président de la République du Sénégal d’avoir initié et voulu cette 3ème édition encore à Dakar. C’est un projet admirable. La culture est notre famille et tout ce qui la grandit nous élève et nous rassemble. Personne ne viendra soutenir ce Festival à notre place. Il reste, bien sûr, à veiller à une très large communication pour que le plus grand nombre ne soit pas laissé sur le bord de la route. Cela peut arriver dans la fièvre et la monstruosité de l’organisation d’un tel évènement! Quelques propositions, dans le cas où cela n’aurait pas été fait : le Village des Arts, par exemple, sous la conduite des artistes, devrait pouvoir abriter une superbe exposition contemporaine. Le Musée de l’Ifan pourrait avec le Secrétariat Général de la Biennale nous offrir une belle rétrospective des Biennales d’art africain depuis 1992. Toutes les galeries de Dakar devraient programmer des expositions vivantes. Les deux plus grandes librairies de Dakar devraient consacrer leurs vitrines à la littérature noire pour  le temps du Festival. Les Grands films africains et de la diaspora noire devraient être vus à Dakar dans des salles aménagées à cette occasion. Si j’ai tenu à saluer la volonté politique qui a d’abord prévalu au lancement d’un tel Festival puis à son affirmation, c’est qu’il est loin d’être évident, dans le contexte financier et économique mondial si pourri, et face aux priorités premières de son peuple englué dans des impasses sociales terribles, de tenir un tel évènement plus ouvert à toutes les critiques qu’à des applaudissements. Et cela se comprend aisément. On a toujours voulu nous faire croire que la culture ne pesait pas lourd face aux priorités de l’économie et des enjeux sociaux. Ce qui est un tort, mon cher Hamidou. Notre cher maître, le grand Sérère de Joal, en a administré la preuve la plus irréfutable comme chef d’Etat. Tu connais l’histoire. Elle a conquis le monde. Un si petit pays comme le Sénégal, moins peuplé qu’une ville d’Amérique ou d’Asie, est entré dans tous les cœurs grâce à sa politique culturelle, ses poètes, écrivains, cinéaste, musiciens, et artistes de renom. Et Malraux nous conforte encore davantage dans notre foi d’homme de culture de placer d’abord celle-ci avant toute chose, car c’est elle qui commande le tout. Ecoutons-le : « … ce que nous appelons la culture, c’est cette force mystérieuse de choses beaucoup plus anciennes et beaucoup plus profondes que nous et qui sont notre plus haut secours dans le monde moderne, contre la puissance des usines de rêve. » Si le Président achève ses chantiers culturels, particulièrement le nouveau Grand Théâtre, le Musée des Civilisations Noires antérieurement programmé dans les contenus du projet de Mémorial de Gorée, le Musée d’Art Contemporain, la Bibliothèque Nationale, l’histoire retiendra une telle prouesse et la récompensera, sans compter que son nom puisse être donné à la Bibliothèque Nationale de son vivant ou par son successeur, ce qui ne serait que justice, au-delà de tout esprit de revanche si cher aux politiques. C’est la culture qui assure le mieux des traces durables dans l’histoire. C’est elle qui ennoblit. Hamidou, relis Jo Ouakam et tu apprendras que ce qui différencie la culture de la politique, c’est le mensonge. J’ai toujours pensé et cru qu’il ne s’agissait pas précisément de comparer la culture à l’économie. Ce sont deux domaines de compétences différentes, des lignes parallèles qui savent se rencontrer et qui se rencontrent. Les opposer m’a toujours semblé absurde. Reste à relever le défi. Le FESMAN a besoin de tous pour tenir le soufflet. Travaillons-y pour notre pays, au lieu de se préparer au désastre d’un échec. L’échec porterait d’abord le nom du Sénégal et c’est le Sénégal, avant tout, qu’il faut défendre, malgré les clivages. Sacré Lamine, me diras-tu, te voilà encore t’offrant aux fouets de la multitude ! Tant pis, Hamidou ! Les défis de 1966 ne sont pas les mêmes que ceux de 2009. Ce serait triste de vouloir coûte que coûte les comparer. Le Festival de 66 célébrait la « liberté reconquise et l’aube d’un temps nouveau ». 43 ans après, on lui demande de célébrer la renaissance africaine mais de l’affirmer aussi dans le concret. C’est à notre portée. Le plus grand défi est dans l’organisation, l’adhésion nationale et populaire des populations sénégalaises, africaines et de la diaspora pour lesquelles cette fête est dédiée pour rappeler notre marche spécifique à la rencontre des autres cultures, peuples et civilisations du monde. Hamidou, André Malraux, au cœur du Festival,  dit ceci à méditer : « Lorsque les Egyptiens se croient descendants des pharaons, ça n’a aucune importance ; ce qui est important c’est qu’ils se réfèrent aux pharaons et qu’ils disent : comment être dignes d’eux ? Nous Français, nous avons passé tant de siècles à nous croire héritiers des Romains. Qu’est-ce que c’était que Rome en France ? C’étaient les gens qui nous avaient tués. Mais la France est devenue la plus grande puissance romaine… ».

        Dans la continuité, soyons donc dignes du FESMAN d’avril 1966 et gagnons tous ensemble le pari du FESMAN de décembre 2009. Et c’est déjà demain.

        Souvenirs, souvenirs mon cher Hamidou, mon cher frère…

 

Amadou Lamine Sall

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