Lettre à Senghor : l'octobre de tes 104 ans

                                 LETTRE A SENGHOR : L’OCTOBRE DE TES 104 ANS 
                                                                                                                 

                   Mon si cher poète, cher Président,
        J'ai tardé à vous écrire pour fêter à point votre anniversaire. Un séjour au Canada où vous êtes aimé et reconnu, ne m'a pas permis d'être au rendez-vous. Disons, comme tu aimais te moquer de nos envahisseurs Blancs, que je suis cette fois-ci à l'heure coloniale !
       Vous auriez eu 104 ans  cette année.
       104 ans, si significatif et si peu à la fois dans la marche du temps. Tu te rappelles quand je te faisais rire en te proposant d'être le ministre de la culture du Sénégal dans le gouvernement du Président Abdou Diouf qui te succédait ? C'était bien un rêve d'un poète. Là où tu reposes maintenant, je suis sûr que le Seigneur a trouvé en toi son meilleur ministre de la culture. Tu as d'ailleurs tout ce qu'il te faut avec une équipe incomparable autour de toi : Birago Diop, Césaire, David Diop, Gontran Damas, Cheikh Anta Diop, Ousmane Sembène, Kourouma, Djibril Diop Mambety, Tchicaya U Tam’Si, Lucien Lemoine, Oumar Seck, Amadou Guèye Ngom, Mamadou Traoré Diop, Fatou Ndiaye Sow, Maurice Sonar Senghor. Tu pourrais faire appel à André Malraux, Albert Camus, Maurice Druon, Mozart, le jeune Ndongo Lô de Pikine et tant d'autres grands esprits qui nous ont comblés sur terre, en nous laissant des œuvres que l'argent ne peut pas donner.
        Ici comme ailleurs, le monde va comme il va. Abdou Diouf brigue un troisième mandat dans quelques semaines en Suisse aux fonctions de Secrétaire Général de la Francophonie, ce " machin " dont les Français feignent d'accorder encore une importance alors que nous en faisons notre respiration même.
       Il a beaucoup plu cet hivernage. Beaucoup d'eau mais beaucoup de désespoir aussi. Les inondations laissent des familles entières dans des fosses de misère et de dénuement sans fond. Mais les inondations nous dit-on, ce n'est pas l'État et l'État n'aime pas qu'on le juge à haute voix !  Cependant, de l'autre côté, chez les paysans tes amis préférés, les champs sont fastes et les récoltes bleues comme jamais. Voilà comment Dieu a partagé. Il n'est pas souvent pressé. La meilleure preuve qu'Il nous en donne, c'est un pays capturé où la fonction politique  n’est plus un mandat, mais un métier. Peut-être que le Président Wade, pour précéder le futur, nous offrira une Constitution dans laquelle pour cent ans, ne seraient éligibles que les citoyens non affiliés a un parti. Che Guevera le disait : Soyons réalistes, demandons l’impossible. Elle nous fait tellement mal la politique, ou du moins une certaine politique, et on nous dit en plus que c'est elle qui tient et gouverne le monde. Encore si elle ne gouvernait que le monde ! Le pire, c'est qu'elle gouverne nos vies et celles de nos enfants. Et son visage n'est pas toujours beau ! Tiens, mon cher Sédar, ton pays accueille dans quelques semaines le 3ème Festival Mondial des Arts Nègres ! Certains acquiescent, d'autres boudent et critiquent, comme dans le meilleur des mondes. En effet, la démocratie c'est le jeu des contraires dans le respect de l'autre. Si l'économie ne nous fait ni sourire ni danser ni manger, pourquoi ne pas alors laisser une place a la culture, en complémentarité, le soin de nous rendre heureux et savant ? Ce qui rend aujourd'hui le monde habitable n'est pas dans l'économie mais dans la culture au service de l'humain et de valeurs inoxydables. C'est bien la culture le vrai lieu de l'échange. J'ai décidé de faire de toi, mon cher Senghor, de Césaire et de Malraux, les trois parrains de cette 3ème édition de la rencontre mondiale à Dakar des nègres de toutes les couleurs. Qui disait que le noir est une couleur, le nègre une culture, et qu'il existait bien des nègres qui n'étaient pas des noirs ? Pour dire combien ce Festival devrait s'ouvrir au monde, laissant un peu notre pays respirer enfin, loin des rages qui alimentent les élections de 2012 et l’inacceptable manque d’énergie qui pétrifie notre beau pays. Mon si cher Sédar, il ne serait pas sain pour un homme de culture de nier un tel événement au nom du pain et du feu qui manquent au peuple, quoique tout peut tenir ensemble. Le Festival me va. Tu n’aurais pas dit, non plus. C’est notre famille, notre espace de vie. Il me rassure sur la santé artistique de mon pays, malgré l'insoutenable pollution politique, et cette certitude pourtant que ce grand petit pays aura toujours le dessus sur ses démons. Ton Festival de 1966 célébrait la liberté reconquise et l'aube d'un temps nouveau. Celui que nous allons vivre devra s'interroger sur ce qui reste de nos cultures, de nos identités, de nos engagements, bien au-delà du simple concept de renaissance africaine. A ceux qui veulent coûte que coûte comparer 1966 à 2010, tu serais le premier à dire que tout n'a pas été mieux avant, qu’après toi ce ne sera point le déluge, que le monde évolue et que les Sénégalais ne devraient pas être inférieurs à leur destin. Ce qu’il reste plutôt à souhaiter, c’est que notre peuple et notre pays rentrent pour une seconde fois au paradis.      
     Ta maison sur la corniche ploie sous les fleurs, et l’hivernage finit. Comme tu le sais, l’Etat l’a achetée. Cela a fait désordre. Le président de la République la rétrocédera au plus vite à ta Fondation pour qu'elle devienne le musée Senghor. C'est du moins mon souhait et mon intime conviction, car pourquoi effacerait-il ce qu’il a déjà tant investi en toi ? Pourquoi laisserait-il à d'autres le soin de te rendre ta maison demain, avec tout le respect déjà consenti pour honorer ta mémoire depuis que tu nous as laissés si seuls ?
      Partout de par le monde, tu continues chaque jour à être fêté et chanté. Montréal que je viens de quitter, t'a honoré par une belle place qui porte ton nom. Paris n’est pas en reste. Alexandrie, Beyrouth, et d’autres contrées lointaines comme la Guyane où Doudou Ndiaye Rose et moi avons été les témoins foudroyés d’un hommage hors du temps.
       Le 5 décembre prochain, nous viendrons nombreux sur ta tombe t’embrasser avec les poètes du monde venus pour faire de Dakar, pendant une semaine, la capitale mondiale de la poésie avant le  troisième nouveau grand cri nègre.
       Tu nous manques. Et merci comme Césaire pour les chaines intérieures enfin vaincues, les blessures refermées, le retour du henné sur les lèvres de l’exil, le pain quotidien de la langue, les frontières défuntes de la peau, la neige noire et l’hiver tropical, les quatre gouttes de sang. Merci Sédar pour l’Afrique délivrée des tiques et des quolibets, l’Afrique comme le cœur collectif de la terre, l’Afrique ressuscitée comme la promesse d’un pagne qui tombe dans l’abandon d’une hanche. Merci pour la mémoire heureuse de Kounta Kinté, la ruse des baleines, le chant de la race, la saison des grands orages. Avec toi et Césaire, mon cher poète, vous avez décousu toutes les insultes, la canne à sucre a rebaptisé pour toujours les routes de la sueur, les livres des nègres réécrits à l’encre de la lumière et l’honneur des tapis est d’un satin interminable. Avec toi Senghor, avec nombre de nos saints endormis,  le Sénégal n’est plus le Sénégal, c’est désormais un pays qui abrite des tombeaux plus grands que son nom.
   Je te salue Sédar par l’ordre alphabétique du tam-tam.
                                                                                    

Amadou Lamine Sall
poète
Lauréat des Grands Prix de l’Académie française

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