Lettre citoyenne aux candidats à l'élection présidentielle

Edition du samedi 3 et dimanche 4 février 2007
Lettre citoyenne aux candidats à l'élection présidentielle

Le peuple sénégalais seul sera souverain aux lendemains du 25 février 2007. Le décompte a commencé dans les esprits et les cœurs. Nous ne devons pas avoir peur. Mais nous pouvons être inquiets. Le passé de notre pays est impropre à toute peur, à tous malheurs, sauf quand la faillite morale et l'irresponsabilité aident le mauvais destin à s'accomplir. Mais même ce dernier peut être vaincu, car tout est d'abord inscrit dans la foi, la grandeur, la volonté et la bonne conduite farouche des hommes de servir leur pays et leur continent.

Je m'adresse humblement à vous, et avec respect, vous qui avez choisi l'arène politique. Nous devons respecter votre choix, quel que soit votre poids dans nos cœurs, l'estime, le doute ou la crainte que nous avons pour celui-ci ou pour celui-là. A votre tour de respecter le choix que nous aurons fait au soir du 25 février. Il s'agit d'un contrat simple qui doit le demeurer. Ainsi va la démocratie. La seule qui vaille que vous défendiez vos idées au prix de votre vie, tout en concédant à l'autre le droit de les contester, voire de les combattre. La noblesse dans l'adversité doit l'emporter sur la haine, les complots sordides, le mensonge, arguments des faibles sur l'autel de l'éthique. La démocratie est une pratique de vie ardue et complexe. Son principe fondamental en politique repose sur le respect, quoi qu'il arrive, de la majorité élue et des institutions de la République. Qu'il vous importe peu d'entendre ou de croire que la vérité n'exprime pas forcément une question de nombre et que la démocratie peut ne pas toujours servir la vérité. Il faut bien des vaincus et des vainqueurs, à condition que les vainqueurs n'humilient pas les vaincus et que la ligne de partage reste l'application des principes constitutionnels, que le pouvoir des uns ne soit pas confisqué par celui des autres. La vraie démocratie arme toujours le cœur des vaincus, car elle permet de nouveaux combats, elle atténue les défaites et les rancœurs, elle fait espérer de nouvelles aubes de résurrection. Par contre, Elle devient une tyrannie quand on veut se l'approprier tout seul pour ne servir que son camp. Travestie, elle sert alors ce qui est contraire à ses idéaux : l'absolutisme et l'arbitraire. Fuyez ces dérives-là, déminez en vous toutes les tragiques mémoires politiques.
Nous faisons appel à vous pour conserver la primauté de l'Etat en toute circonstance, sa sacralité. Vous devez servir la justice, la vérité, l'ordre, avant le prince. La démocratie ne vaut que quand on vit en paix, mange, se loge, se soigne, qu'on a droit à l'éducation, à la formation et à l'emploi qui valorise l'homme. Vous devez aider à fabriquer un citoyen qui croit en son pays et en lui-même, qui a des valeurs et une foi qu'il ne renie ni dans le dénuement ni dans la peur ou le désespoir. Ce citoyen, vous devez d'abord l'éprouver en vous. Prônez la droiture et le travail. Elevez la probité comme règle citoyenne. Préférez l'effacement quand il le faut à l'exercice bruyant du pouvoir. Ayez soif de paix, de consensus et d'union. Distinguez le mérite comme un des fondements du respect et des droits de l'individu. Nul ne doit douter que les peuples sont bien souvent en avance sur leurs gouvernants. A ces derniers de combler leur retard, ce qui appelle à l'humilité, à la justice, au sens de l'éthique et du partage. Il n'y a pas de pays sous-développés, il n'y a que des femmes et des hommes sous-développés. D'où la priorité fondamentale à l'éducation et à la formation. Ce qu'un chef d'Etat croit avoir donné de plus haut et de plus grand à son peuple, sera toujours peu, face à l'attente et à l'espoir placés en lui. La confiance placée en vous, en vous élisant, n'aurait, s'il fallait y mettre un prix, qu'un seul : ce que vous laisserez de propre comme exemple durable, admiré et légué en leçon aux générations futures. La qualité de la démocratie instituée et son application bien comprise ne laisseraient aucune place à la partialité, à la corruption, à l'injustice. Il faut savoir rester dans le temps des hommes et non de celui de Dieu qui n'appartient qu'à Lui Seul. Une fois de plus, la politique n'est pas un métier, mais la conscience d'un mandat. Une conscience panique qui sache assumer, moins le poids de la charge présidentielle que l'exigence quotidienne de son juste arbitrage. A vous qui postulez aux plus sévères charges de l'Etat, nous ne vous demandons pas d'être des saints, mais de tenter, bien des fois, d'en porter les reflets. Vous ne réussirez pas tout.
Ce serait vain de s'y astreindre. Accomplissez vos obligations pour que le champ où vous avez choisi de mieux bêcher et semer soit inégalable, afin que vos suivants que vous avez soulagés d'une part de la peine, prennent à corps d'autres champs, jusqu'à la réalisation du rêve de nos enfants. Il y faudra un ‘supplément d'âme’, de la maturité, de la grandeur, de la générosité, de l'effort, de l'organisation, une politique de planification projective qui dépassera le temps de votre vie. Gouvernez en donnant à la fois rendez-vous à ce qui est humain et possible pour votre pays et l'Afrique, à ce qui ne peut s'accomplir dans votre temps de vie politique. L'histoire vous le restituera, n'en doutez pas. Soyez rassembleur, prévenant, sans rien céder de votre autorité même si ‘la faiblesse du cœur est sainte’. Pour la sortie finale, faites que la salle soit pleine à votre élection le reste à votre départ. Ne vous retournez pas.
Vous tenez ainsi en vos mains votre propre destin. Soignez-le à grandir votre pays, vous qui serez vu comme son miroir qu'il voudrait le plus fidèle. Ne perdez pas de vue le travail de vos prédécesseurs. Pour le meilleur ou pour le pire, taisez ce qui doit être tu. Rappelez-vous le dicton : ‘Dans chaque famille, existe un livre qu'il vaut mieux ne pas lire à haute voix’. Ne vous attardez pas trop dans les caves, les égouts et sur les toiles d'araignée. Faites vite votre chemin et préférez la lumière à l'ombre. Votre cœur y gagnera en clarté, en amour, car le peuple sénégalais aspire à l'amour et à la paix. Le temps du monde nous impose d'avancer et de ne rechercher que ce qui fait notre bonheur et notre respect.
Aidez la démocratie à se renforcer, à se consolider, à toujours se construire, si elle est construite selon l'assentiment populaire et de la communauté internationale. Le plus beau visage que puisse nous offrir le Sénégal est à venir. Ce visage n'est pas derrière nous. On ne peut pas souhaiter qu'il le soit malgré ce qu'ont pu accomplir, dans leur limite d'homme, Senghor, Abdou Diouf. C'est de tout cela que vous devez prendre solennellement conscience. Un chef d'Etat, fut-il d'exception, laissera toujours quelque chose d'inachevé. Debout, tous ensemble, nous devons appeler à ‘la mobilisation de toute notre puissance éthique’, sauver, sauvegarder et entretenir les fondements des Droits de l'homme. Notre ‘survie biologique, morale, spirituelle’ en dépend.
Je vous invite à faire de la primauté de l'esprit, c'est-à-dire de la culture, le fondement de votre système politique et philosophique. Le Sénégal s'identifie à ses arts, ses lettres, son patrimoine immatériel. Entretenez-y donc un foyer ardent et rayonnant de culture. Nous savons tous combien les hommes politiques se moquent bien d'être cultivés. Le monde en regorge. Ce n'est pas pour cela surtout qu'ils sont élus, hélas. Mais sachez toujours honorer l'esprit. Il vous honorera en retour. On a tendance à oublier que seules les créations de l'esprit, portées à leur plus haut niveau d'achèvement, suscitent un respect que ni le rang social, ni l'argent, ni le pouvoir politique ne commandent. Si vous tenez à ressembler à ce que votre pays offre de plus beau au monde, n'oubliez pas de donner à la culture son rang. Multipliez les chantiers culturels. Eux seuls veilleront sur votre nom, quand le temps aura vaincu ce que vous avez été. On n'y perd jamais au change.
Si nos pays, dit-on, reçoivent plus qu'ils ne donnent, la culture ne figure pas dans la balance. Sur ce territoire de ‘l'enrichissement du patrimoine des nations, des traditions et des savoirs des peuples’ vous bâtirez respect et singularité, là où réside l'œuvre ‘d'ensemencement’. Pour une égalité de chances, accordez aux opérateurs culturels les mêmes faveurs que les opérateurs économiques soutenus par l'Etat en vue d'un développement intégral. Donnez encore aux femmes leur place, sans discrimination. Elles sont notre tison. Elles portent notre avenir. Elles sont la vie. Elles savent être les meilleures, quand la mobilisation sonne. Veillez sur les enfants. Sortez-les de la rue, de la faim, de la mendicité. Ce visage maudit n'est pas le nôtre.
Rejetez le. Pensez à nos paysans. Faites-en le fer de lance de notre développement. Retournez bien souvent dans les villages sans être ‘chamarrés’ de vos pénibles cortèges. Regardez. Ecoutez. Apprenez de par vous-même, sans intermédiaire. Donnez à nos villes votre visage, celui que vous aimez voir dans le miroir, quand vous êtes enfin habillé. Protégez notre littoral. Des corniches de notre capitale, arrêtez l'impunité, laissez la mer à portée de nos regards et des enfants de demain. Créer sans faiblesse une police ‘d'urbanisme’ pour que la loi s'applique à tous. Constitutionnellement, l'Ordre des architectes pourrait en être le plus haut arbitre. Créer des bois de ville pour ajourer nos espaces de vie asphyxiés par le béton, le bruit et la pollution. Multipliez les parcs boisés. Faites du Plateau et du centre des affaires de Dakar un espace à piétons au moins un jour dans la semaine. Comme patrimoine, protégez-le peu qui reste des anciennes maisons coloniales au cœur de la capitale. Tentons d'être des créateurs de technologies et de sciences.
Donnez à nos chercheurs les moyens de leurs ambitions et la considération qui leur est due. Faites de l'Union Africaine la locomotive de nos recherches stratégiques en fédérant les ressources humaines de pointe de notre continent. Ce que nous ne pouvons pas réussir séparément, nous le réussirons ensemble. Pensez à notre jeunesse. Elle requiert dans l'urgence une grande écoute. Elle aspire à une participation active, responsable et citoyenne. Elle mérite de hauts sacrifices. Elle nous les rendra. Puisse-t-elle nous précéder dans l'attachement de ce pays et qu'elle y allume de nouvelles espérances.
Les Sénégalais vous attendent pour les aider et les accompagner à accomplir leurs rêves. Rêver n'est rien d'autre que de vouloir autre chose que le présent : avancer, s'accomplir et voir s'accomplir son pays, prospérer, s'épanouir, vivre et vivre libre, vivre en paix et en harmonie avec les autres, pouvoir se cultiver, protéger ceux que l'on aime. Tout ne vous sera pas permis. Il ne vous sera rien donné. Tout vous sera prêté. Veillez aux charges de l'Etat en composant les membres de votre futur gouvernement, en créant de nouvelles institutions. Entre l'essentiel et l'utile, choisissez l'essentiel. Réfléchissez au cumul boulimique des mandats frisant l'immoralité. Soumettez au Parlement la liste des membres de votre gouvernement ainsi que celle des patrons des grandes sociétés publiques, afin qu'il ratifie leur nomination. Vous serez ainsi à l'abri de tout soupçon. Bonne chance à tous. Le monde nous regarde. Ne décevons pas ceux qui nous aiment. Restons l'exemple. Nul ne tient notre destin en main. Ce sont nous-mêmes les sénégalais qui le tenons entre nos mains. Que le Sénégal l'emporte !
Amadou Lamine SALL
Poète

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