POUR UNE FRANCOPHONIE PLUS LOYALE, MOINS TROMPEUSE, MIEUX PARTAGEE

POUR UNE FRANCOPHONIE PLUS LOYALE, MOINS   

                 TROMPEUSE, MIEUX PARTAGEE

                                                             Par

                                             Amadou Lamine Sall

                                                           Poète

                                                                                                                  Lauréat des Grands Prix de l'Académie française

                «Nous sommes tous des Québécois», s'exclamait Alain Finkielkraut ! Soit. Mais n'exagérons pas non plus. Dieu, comme ils se défendent pourtant bien les Québécois ! Quand je suis à Québec ou Montréal, je ne rencontre pas l'anglais et je ne me sens pas menacé par l'anglais. Je ne me pose même la question. Je suis tranquille, apaisé de lire et d'entendre autour de moi la langue de mon cœur, car je ne suis pas tout simplement préparé à me confronter à un autre parler que le français, avec ici, cet accent si chantonnant qui sent l'érable. Le français y est bien présent. J'avoue plutôt que le francophone du Sénégal que je suis, n'a   vu la peur de l'anglais que dans le complexe facilement affiché d'une certaine catégorie de hauts fonctionnaires français qui veulent plus paraître que s'exprimer par nécessité dans une langue avec, en plus, un accent qui fait pisser de rire. Tant pis pour ceux-là ! La langue française elle, continue sa marche, malgré ce qu'on en dit!  Il y a aussi internet où on nous signale que l'anglais envahit tout. Moi, je vais tous les jours sur internet et je ne vois pas le tout anglais. Je travaille en français dans mes recherches, j'ai tout ce qu'il me faut, je suis un homme heureux. Quand je voyage ou quand je prends part à des colloques   et conférences internationales, je parle français. Quand on m'aborde en anglais, je réponds en français. Quand on me demande si je parle anglais, je réponds en français que je ne parle pas anglais. Miracle : mon interlocuteur anglophone accepte alors, enfin, de me rejoindre en français, même en baragouinant. C'est cela la résistance francophone. C'est cela aimer et défendre une langue. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas parler anglais. L'anglais est incontournable de nos jours. Le français aussi doit l'être. Pour un bon francophone, il est incontournable. Sur un vol intérieur au Canada, après les instructions de sécurité en anglais, j'ai attendu la version anglaise. Elle ne venait pas. J'ai demandé à parler au chef de cabine pour lui dire que j'étais en danger sur ce vol, et que j'exigeais la version française des consignes de sécurité. Ce qui fut fait, non sans conciliabules, mais c'était le prix à payer. Il n'était pas cher.  Jamais comme aujourd'hui, je ne sens la langue  française aussi forte, aussi recherchée, aussi courtisée. Plus on affirme qu'elle est menacée, plus elle prend de la valeur. Je consens toutefois, sans hésitation, à reconnaître la misère qui lui est faite dans l'enseignement, l'écrit et son expression orale. Je pensais plutôt au charme et à la magie de cette langue, de l'attrait qu'elle suscite, de l'engouement qu'on a pour elle, même si on la parle de plus en plus mal, du pouvoir qu'elle semble donner pourtant à ceux qui l'on domptée. Ce paradoxe peut laisser perplexe, mais il s'explique aisément. Le défunt professeur Oumar Diagne nous apporte de brillants et savoureux éclairages sur la pratique de la langue française, dans une finesse d'analyse rare. Ecoutons-le :  Au Sénégal, le français n'est pas seulement une langue de communication, il est aussi un espace symbolique d'apparition, de présentation, de preuve tout court. Pour prouver ce que l'on sait ou ce que l'on peut, le français apparaît comme la vitrine la mieux indiquée, l'objet de démonstration qui légitime discrètement le savoir-faire proclamé … Il nous est familier d'écouter quelqu'un parler français et d'en déduire à l'instant, au-delà de son niveau d'instruction, de son savoir et de son savoir-faire, une sorte de manifestation morale, d'exhibition de défauts ou de qualités, de déficit ou d'aisance transparaissant dans le style et la grammaire. Autrement dit, celui qui articule cette langue, y compris dans son usage banal et quotidien, apparaît d'emblée comme quelqu'un qui est entrain de mettre en jeu sa crédibilité, non plus seulement dans son aptitude à respecter des formes ou des contenus, mais surtout dans sa propension à prouver vraiment ce qu'il sait et vaut, ce qu'il peut et pèse... Le Sénégalais moyen a opéré une telle intériorisation du mythe de la langue française comme moyen de communication, symbole de promotion sociale, signe d'appartenance historique, que, comme inconsciemment, cet outil véhiculaire est constamment en situation en situation d'apparaître comme révélateur de sa pensée et de son for intérieur. Autrement dit, l'adhésion spontanée ou institutionnelle au jeu public de communiquer en français dans certains espaces ou contextes, vaut en même temps pour l'acceptation d'être jugé, évalué sur sa valeur intrinsèque, en tant que citoyen mêlé à la vie de la cité ou simplement en tant que particulier empêtré dans son petit monde de quotidienneté… Il y a comme une mutation symbolique dans l'inconscient collectif du Sénégalais qui a consisté dans le passage de l'aptitude à pratiquer une langue, à la capacité de faire preuve d'un savoir-être… Parler français au Sénégal, bien parler français au Sénégal, est déjà la preuve d'une crédibilité et d'une acceptabilité sociale qui peu fonder le reste des autres relations avec son entourage…

               Le débat est campé et la langue française bien chez elle en terre sénégalaise, malgré ceux, parmi les plus nombreux, qui « découchent », et font des langues nationales leur priorité et leur combat. Ce qui ne veut pas dire qu'ils ont rayé la langue française de leur vie. Epouse, maîtresse ou femme de passage, avoué ou non, elle laisse des marques.

                Revenons à la Francophonie, dans son ensemble.

- Il y a ce que la France en fait.

- Ce que l'Organisation Internationale de la Francophonie -OIF- en fait dans ses missions définies par de coûteux et dorés Sommets de Chefs d'Etat.

- Ce que les pays du Sud en font et en reçoivent, eux qui l'ont inventée.

- Ce que les pays du Nord en font, en sélectionnent, en rejettent au nom de la défense de leur identité nationale.

               Pour ce qui relève de la France, tout a été dit dans l'excellent rapport de propositions daté du printemps 2001, intitulé : «  Pour une politique francophone de la France », et signé par Serge Arnaud, Marcel Baudin, Philippe Evanno, Michel Guillou, Claude Lebrun, Alain Salon. En résumé, les sept mousquetaires disent : La France semble une nouvelle fois s'abandonner. Elle a besoin de construire son avenir en refusant un futur euro-américain. Elle peut et doit prendre les solidarités de langues et de cultures comme fondements du consensus républicain interne et de ses relations internationales… Elle doit donner une priorité francophone dans l'accueil et le traitement des étrangers en France… Instaurer une préférence de circulation des professionnels et des biens et services culturels au sein de la Francophonie-Communauté… Donner parmi les demandeurs de nationalité française, une priorité aux ressortissants francophones… Faire de la Francophonie un axe privilégié de la politique étrangère de la France…Malgré les traités européens et l'OMC, traiter la culture au moins aussi bien que l'économie, traiter la Communauté francophone sur le même pied que l'Europe… Relancer l'effort de coopération au développement avec les pays africains, arabes, méditerranéens et asiatiques, membres de la Francophonie…..Conforter la langue française dans les organisations internationales dans lesquelles son statut est remis en cause dans les faits…Traiter la coopération multilatérale francophone sur le même pied que la coopération européenne…Renforcer la contribution de la France…Veiller à ce que la Francophonie organisée ne fasse pas ce que d'autres organisations internationales, ou les coopérations bilatérales, font déjà mieux et avec des moyens plus importants ; se concentrer sur ce qu'elle seule peut faire, sur ce qu'elle seule peut le mieux réaliser, sur ce que d'autres n'entreprendront jamais pour elle, et à sa place….La France doit comprendre la reconquête du français, une priorité dans la sensibilisation des Français à la Francophonie…Restaurer une solide capacité d'expression orale et écrite en français dans nos écoles républicaines, oser agir sur la formation initiale et permanente des journalistes…..Tendre vers un meilleurs équilibre dans l'offre d'apprentissage des langues étrangères en France. La tendance naturelle au « tout anglais » dans l'enseignement primaire et même maternel, est néfaste. Elle ne correspond pas aux besoins objectifs du pays ni à la véritable demande des parents….Arriver à un alignement progressif des droits à accorder aux ressortissants de la Francophonie sur ceux de l'Union européenne. En effet, les premiers sont souvent plus proches de nous que tels Européens venant des confins de l'Union en voie d'élargissement…Au sein de la Francophonie, nos partenaires n'admettent plus que la France se comporte encore aujourd'hui vis-à-vis d'eux comme se comportait « Paris » à l'égard de la « province »avant la décentralisation, et ignore superbement qui ils sont, quels besoins ils ont et quels apports -combien précieux- peuvent être les leurs… Le Quai d'Orsay lui-même ne peut encore donner à la Francophonie la considération et la place qui conviennent, faute de connaissances suffisantes chez la grande majorité de ses diplomates sur le sujet. Il faut faire cesser ces anomalies dommageables….La chaîne internationale francophone TV5, doit recevoir les moyens nécessaires à une meilleure diffusion en France d'émission sur les autres pays francophones et sur leur coopération entre  eux et avec la France…Conforter la langue française dans les organisations internationales en renforçant les instructions données aux représentants français en ce sens et en assortissant de sanctions réelles leurs manquements et complaisances, en y envoyant des représentants de qualité, capables non seulement d'exiger des traductions, mais encore de produire des idées et des documents en français…Introduire dans la Constitution française la mention de son engagement en faveur de « la construction d'un espace francophone de solidarité et de coopération » manifesté dans les Sommets francophones biennaux depuis 1986….La France peut plaider en faveur d'un arrêt de la tendance actuelle à faire de la Francophonie une sorte d' « ONU bis » et à y admettre des pays qui n'ont que peu de liens avec le français et la Francophonie, et auxquels personne n'ose vraiment demander de s'engager à donner chez eux au français le statut de langue seconde ou du moins de « langue étrangère la plus favorisée »…

      Voilà que la France a de quoi méditer !

       Quant à l'Organisation Internationale de la Francophonie –OIF-, il faut l'avouer, elle ne réalise, la pauvre, que les missions qui lui sont confiées par les coûteux et somptueux Sommets des Chefs d'Etats, des patrons qui ne se souviennent de l'existence de la Francophonie que le 20 mars de chaque année, et encore quand ils daignent s'en préoccuper.

        Je le dis dans mon ouvrage consacré à Senghor, et qui vient de paraître aux éditions feu de brousse : Abdou Diouf semblerait avoir plus de rayonnement et de visibilité comme Secrétaire général de l'OIF que comme président de la République. La Francophonie en profite. Son actuel patron a du jus, de la présence et on découvre finalement pour ceux qui en doutaient, qu'il a de l'allure et une belle intelligence.   Reste les vrais actes, les vraies retombées dans le « panier… du créateur ». Quant à l'OIF elle-même, qu'il pilote, total maître à bord désormais depuis les  Sommets où tous les pouvoirs lui ont été conférés, il reste toujours à reprocher à celle-ci un manque frustrant de politique culturelle et artistique franche de terrain, une visibilité de proximité, une absence de mécanismes financiers d'intervention et de soutien d'urgence qu'une bureaucratie, des procédures et des pôles de décisions retardent et ruinent souvent. A cela s'ajoutent des missions et des domaines d'intervention qui sont étrangères à l'esprit même de la Francophonie, telle que nous voudrions qu'elle soit, et qui déséquilibrent un budget déjà fragile. Ce qui fait de cet outil de travail exceptionnel, un outil aux contenus dilués, dispersés, ce qui fait finalement de l'OIF, parce qu'elle est tout de même belle,   une femme qui se donne à tous ceux qui la courtisent, même en faisant semblant de parler français. Sur un autre registre, je ne crois pas, c'est mon point de vue, qu'il soit juste que les ministères de tutelle de la Francophonie soient les ministères des affaires Etrangères. Là a commencé la dérive des Sommets. Les ministères en charge de la Culture sont les plus appropriés, les plus naturellement conçus, au sens biologique du terme, pour gérer ce domaine de compétence. Par ailleurs, le secteur du livre, de l'édition scolaire, de la diffusion, de la distribution, de la coédition, du soutien aux éditeurs, de la libre circulation des personnes, des biens et services culturels, devraient revenir sur les tablettes de l'OIF, comme secteurs et programmes hautement prioritaires. Des fonds extra budgétaires devraient aider à cela, comme le suggéraient les conclusions de l'excellent rapport du « Bilan critique du programme édition-diffusion de l'ACCT, 1970-2000 » présenté par Makhily Gassama, coordinateur du comité d'experts de l'époque. Abdou Diouf et sa maison doivent lire ce travail fouillé et pertinent, qui donne une idée du pourquoi de l'insoutenable frustration qui habite les créateurs francophones du Sud. En effet, confronté au quotidien aux exigences de la création, mal outillé, mal soutenu, mal informé, manquant de tout pour répondre à des requêtes aux procédures complexes et ardues, plusieurs fois reconduit, très loin des réalités des bureaux de Paris, étonné du luxe et des discours au champagne des Sommets francophones, longtemps démissionnaire devant les commissions nationales de la Francophonie invisibles, muettes, obscures, inexpertes, murées, n'existant qu'administrativement et ne surgissant que le 20 mars de chaque année, le créateur francophone ne saurait en aucun cas applaudir des dix mains la politique et la marche de l'OIF. C'est par   l'impact réel et concret que la Francophonie a sur sa propre vie d'artiste et de créateur, que le créateur du Sud peut évaluer, témoigner, dire qu'elle est bien là, la Francophonie et qu'elle le sert. La question n'est pas ailleurs. La parution éditoriale qui vient de sortir en France  du bilan et des évaluations de l'OIF,   est une bonne chose en soi. Mais, par exemple, n'aurait-il pas été plus juste, plus équitable, et ce n'est pas un détail, que cette parution fût une coédition entre une maison d'édition du Nord et du Sud, pour respecter les équilibres toujours rompus, au lieu de l'avoir confiée exclusivement à une maison du Nord ? Qui lira ce rapport dans les quartiers de Bamako, de Dakar, de Hanoï, de Rabat, d'Abidjan, de Montreuil en France ? Ne devrait-on pas trouver mieux, pour rendre toutes ces informations plus accessibles au corps vivant de ces millions de francophones qui ne les liront sans doute jamais? Un bilan et des chiffres de plus, pour des experts et des tiroirs déjà bien pleins ! Il est temps d'accorder une attention et un soutien moins lié aux questions budgétaires qu'à des efforts réels de terrain et de proximité, aux problématiques culturelles et artistiques qui touchent à la fois les écrivains, les artistes, les chercheurs, les professeurs, bref les jardiniers de la langue française, plutôt que de s'orienter vers des programmes contre nature de supervision d'élections, de surveillance pompeuse de la démocratie, et de toutes les autres inutilités dont la Francophonie aujourd'hui s'accommode si inexplicablement. Travailler avec plus d'écoute et de plus près, avec les acteurs culturels, connaître leurs vrais besoins, leurs vraies préoccupations, voilà des voies à suivre. A quoi sert la Francophonie à un créateur reconnu et respecté, muni de surcroît d'une invitation, et à qui on refuse un visa pour se rendre au Nord, dans le guichet d'un consulat francophone où l'agent qui vous parle, en plus d'être désagréable et hautain, vous sert un français miteux et approximatif, à vous demander d'où il sort celui-là, et vous ce que vous êtes venu finalement faire dans ce trou de fonctionnaires boutonnés jusqu'au front et qui n'ont cure de vos états de services? Je faisais partie, à l'époque, comme expert, de la commission chargée par le Secrétaire général de l'Agence de la Francophonie, afin de réfléchir sur l'adoption d'une Convention intergouvernementale qui inclurait et définirait l'option d'un « visa francophone » qui faciliterait une fois pour toute, l'accès dans les pays de la Francophonie mondiale. Une convention intergouvernementale doit consigner une préférence raisonnable s'agissant de la circulation des personnes dans notre espace international. On ne fera pas la Francophonie en fermant les frontières des pays   francophones aux francophones, ni en les expulsant, dit Jean-Louis Roy, ancien patron de l'Agence. Le Canada et la France se sont opposés à cette convention ramenée pourtant à l'extrême du raisonnable. Les nouvelles générations du Sud iront et vont ailleurs avec un fort bagage de ressentiments et une longue mémoire, ajoute M. Roy. Le Secrétaire général Abdou Diouf doit faire de ce combat, son combat. Il aurait dû d'ailleurs le mener très tôt, car le Président Jacques Chirac pour lequel j'ai une grande estime, homme de culture attesté, passionné d'art et de poésie, pouvait être un allié sûr. Il risque d'être irremplaçable, quand on devine ce que sera la France dans peu de mois, si ce beau pays s'éloigne de la droite du Père. Si Diouf gagne ce combat du « visa francophone », projet déjà une fois avorté, il laissera quelque chose de grand et d'inoubliable. Pour l'heure, la Francophonie pédale, pédale,  pédale.

            Les pays du Sud, ceux dont les dirigeants immémoriaux ont créé et mis en musique la Francophonie et son espace de langue, ne peuvent en attendre qu'une reconnaissance et des apports culturelles et économiques pour leur développement. La Francophonie a-t-elle rajouté quelque chose de substantiel à l'existant bilatéral avec la France ? Oui, de la magie,   de l'enthousiasme et du respect pour une langue ! C'est peu et c'est beaucoup. Il reste que, mis sur la balance, ce que les pays du Sud apportent à   la Francophonie est sans commune mesure avec ce qu'on leur rend. Ecoutons à ce sujet Jean-Louis Roy : Les projections démographiques médianes renforcent si possible l'importance actuelle et à venir du Sud francophone s'agissant de la sauvegarde, du rayonnement et de l'usage de la langue française dans le monde. En 2020, dans un monde qui comptera 8 milliards de personnes, 164 millions de francophones vivront dans les pays du Nord, dont 24 millions auront moins de 20 ans, et 640 millions dans les pays du Sud dits francophones, dont 280 millions auront moins de 20 ans. Aussi loin que l'on puisse voir, la langue française ne disparaîtra pas du paysage linguistique mondial. Mais elle pourrait être marginale si elle faisait l'impasse sur les trois quart de ses membres vivant dans la seule région du monde où elle a des chances de se développer.

          On le constate : l'avenir de la Francophonie est au Sud. Ce n'est pas l'argent du Nord qui en est le moteur, toutes contributions confondues. La démographie, l'attachement institutionnelle  et affective à la langue française, en sont les locomotives et la garantie d'un avenir moins inquiétant. L'OIF serait bien inspirée de veiller à la mortalité infantile dans les pays du Sud et à l'accès des enfants à l'école, c'est-à-dire au français ! C'est bien de la survie d'une  langue qu'il s'agit, et c'est bien le Sud qui est aux premières loges, c'est lui la fécondité, c'est le Sud, le fils aîné de la langue française!

         Ce que le Sud attend de la Francophonie comme instance intergouvernementale d'une « langue en partage » selon l'heureuse expression de Maurice Druon, c'est d'abord et avant tout : le respect, la considération et non l'injustice et l'humiliation ! Cela se traduit concrètement et réciproquement, tout de suite, par l'expression d'une volonté politique concertée et définie d'une libre circulation des personnes, des biens culturels et artistiques dans notre espace commun mondial. Tout le reste n'est que discours. Le Nord ne doit pas se tromper d'alliance fondamentale, nourricière et créatrice !

        Ce que le Nord fait de la Francophonie, à quelque nuances prés, c'est ce que la mante religieuse femelle fait du mâle : elle le tue après l'accouplement. Ce rituel est inscrit dans leurs gênes. Le mâle ne peut y échapper et ne le sait pas. La seule différence avec la bête, c'est que le Nord francophone face au Sud trouve son profit dans l'accouplement et refuse de tuer la poule aux œufs d'or. Il sait. Le Sud aussi sait, s'organise et résiste à l'exploitation qui le confine dans la dignité du mendiant, alors que c'est lui qui donne le prestige facile à l'autre. La Francophonie n'est pas un terrain neutre. Des forces y convergent et s'y opposent également. Le multilatéral n'est pas aisé. Les réseaux et les lobbies comptent. Le poids économique compte. Le poids politique plus encore. La France mène le bal, en y mettant les formes, en nation civilisée quand cela lui chante. Le Québec a sa gueule, ses coups de colère, sa dignité à défendre, son indépendance et son autonomie à affirmer, son éthique non négociable et ses vérités toutes nues, quand il le faut, et cela marche. Le Sud subit, râle, se ronge les ongles, séduit par la puissance de sa créativité francophone. Malgré tout cela, la Francophonie reste cependant un formidable espace de vie et de partage, un irremplaçable champ de fraternités et d'affectivités, un puissant et incontournable réservoir, un fécond vivier, un laboratoire et un gisement sans fin d'énergies, de richesses culturelles stupéfiantes, de nourritures spirituelles fondatrices d'un nouveau monde auquel la contribution du Sud apporte ce que le temps ajoute à la valeur de l'art, ce que l'amour construit et accompli quand il est vrai et qu'il meuble une vie. Le Sud a besoin du Nord, le reconnaît, se donne et le dit avec son cœur et ses bras. Le Nord a besoin du Sud, l'avoue avec peine fort de sa vanité de conquérant, se barricade. Le Nord prend plus qu'il ne donne, et quand il donne de la main droite, il reprend de la main gauche la moitié. Il vous invite à sa table et vous dit d'apporter votre pain. C'est Senghor, le père fondateur qui nous parle ainsi des « Grands Blancs ». Ont-ils changé ? Le temps du monde nous donne la réponse. Ce temps ne doit pas être celui de la Francophonie.

         Il faut conclure cette modeste contribution en ce 20 mars 2007, journée internationale de la Francophonie. Celle-ci, malgré les peurs, les frustrations, les injustices, les élans inachevés, les espérances, les célébrations, les commémorations, les acquis à préserver, les défis à relever, doit vaincre et nous devons tous la soutenir. Abdou Diouf s'est vu confié le développement de la dimension politique de la Francophonie. Je dirai plutôt que les peuples francophones lui ont confié la Francophonie, tout court. Pour son dernier mandat, à lui d'aller plus à l'essentiel qu'à l'utile. Et l'essentiel, avant la politique, c'est l'homme, même si la politique peut être comprise comme l'ensemble des moyens de parvenir au bonheur de celui-ci. Mais on sait combien ce mot au générique si noble fait si mal aujourd'hui. Combien il a été détourné, dévoyé, giflé, dévêtu, violé. On lui a extirpé toute sa noblesse. On ne lui a laissé que des guenilles. Ce que je crois, c'est qu'il faut désenclaver la Francophonie, la détribaliser, la sortir de nos « cercles autarciques », de nos clivages Nord Sud, la mettre en perspective en ce 21 ème siècle naissant comme « une fresque vivante, évolutive et interactive » dans la puissance de tous ses patrimoines. « Vivre ensemble, différents » comme le disait si joliment un écrivain du Canada-Québec ! Ou bien même, à la limite du rêve, vivre ensemble dans chacun de nous ! Il doit s'agir « d'un autre jeu de partenariat ». Nos richesses immatérielles sont   plus fortes, moins périssables et plus durables que nos besoins matériels. C'est là, en ce lieu d'éblouissement de la pensée, de maturité et de générosité de l'esprit, que notre communauté francophone accomplira le meilleur de notre aventure humaine, c'est-à-dire vaincre la mort. «  La Francophonie doit être subversive », c'est-à-dire vivante et audacieuse, afin de « proposer de nouvelles médiations ». Elle doit placer à nouveau au cœur de son action et de   ses finalités la langue française qui en est le socle et l'horizon. Bien sûr, nous n'oublions pas les langues secondes, langues partenaires, car elles sont au français ce que le bois est à l'éclat du feu. Plus solidement nous serons rageusement ancrés dans nos langues nationales, mieux nous donnerons à la langue française et à la Francophonie les plus belles des fleurs.  Rien ne s'annule, tout converge et se fait face dans une symbiose fécondante. Comme ses plantes de fruit de kiwi où la tige femelle est mise sous terre à vingt doigts de distance de la tige mâle, de face. Et les pollens du mâle voyageant d'une tige à l'autre finissent par nous donner de beaux et succulents fruits.

             Telle nous voulons la Francophonie dans le jeu des pollens venus de toutes ses plantes. L'amertume y a sa place, quand ce sentiment veut dire que nous faisons appel à plus de soleil pour que   l'arbre tutélaire ne meure, l'arbre de «la» langue, des créateurs et des créations, pour que tous y éteignent leur soif de fruits. La question, ce n'est pas la Francophonie. La question, c'est qu'avons-nous fait de la Francophonie aujourd'hui, à force de vouloir coûte que coûte « plaire à tout le monde », à force de faire croire qu'elle peut tout résoudre, à force de vouloir gouverner le monde, Dieu avec.

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