SÉNÉGAL, MON AMOUR

SÉNÉGAL, MON AMOUR …                    

          On nous rapporte cette conversation du Prophète avec son entourage. Le Prophète dit : « mes frères me manquent ». On lui dit alors : « Ne sommes-nous pas tes frères ? » Il dit : « Non, vous êtes mes compagnons. Mes frères sont des gens qui viendront après moi, croiront en moi alors qu’ils ne m’ont jamais vu. »

           En évoquant cette pensée, je ne puis m’empêcher, ce 3 avril, en écrivant cette réflexion, de penser à Monsieur le Président de la République, à la veille de la fête de l’indépendance de notre si cher pays. Il est maintenant temps de penser résolument à demain, à ces générations futures qui, souhaitons le, dans 50 ans, en 2059, se souviendront avec respect et non avec amertume, si ce n’est l’oubli, d’un certain Maître Abdoulaye Wade. Il est venu le temps du bilan. Il est venu le temps de « l’audit de soi-même » selon la belle expression de Sérigne Touba, c'est-à-dire le temps du recul, de l’introspection et du tête-à-tête avec Dieu et l’histoire. Que ceux qui s’attendent néanmoins que je couche le Président en enfer, déchantent, et rangent leurs oreilles. Ce n’est pas là l’enjeu de ma réflexion, même si c’est l’air du temps. Je ne suis installé ni dans un statut d’homme politique partisan, ni dans une posture de snipper, encore moins d’un opposant politique guerrier. Je me veux un citoyen sénégalais libre, tyranniquement indépendant, critique, lucide et surtout « sans compromis avec la vérité ». Un croyant enfin, qui, pour l’amour de son peuple et l’attachement à son pays, et par éducation, ne peut que prier, interpeller et œuvrer pour un apaisement constructif et non pour une aveugle confrontation, serait-elle pleinement et légitimement justifiée au regard de la pénible et inacceptable situation sociale de notre pays. Si « toute guerre est juste lorsqu’elle est nécessaire », toute démarche de pacification est nécessaire lorsque qu’elle est utile. Il nous faut de la sérénité quel que soit notre camp, des retrouvailles avec des valeurs qui ont toujours fondé la grandeur et la spécificité du Sénégal. Bien sûr, je n’acquitte pas le Timonier. Bien sûr, je ne tairai pas mon amertume. Je n’écrirai pas non plus au charbon les souffrances et les privations de mon peuple, les injustices, les dérives, les manquements à la démocratie et aux droits de l’homme. Je me veux poète et un poète à toujours  sa gueule à la main ! Je ne dirais jamais à mon peuple de « trouver refuge dans l’espoir de mourir ». Mais tout cela vaut-il de lever le serpent de la haine dans nos cœurs ? La haine est un poison qui n’épargne n le vaincu ni le vainqueur. Les chemins du chaos ne conduisent pas forcément après, au paradis. C’est plus compliqué que cela. L’histoire politique et social du monde nous l’apprend tous les jours. Les hommes politiques, pour le plus grand nombre, de gauche comme de droite, nous ont habitués jusqu’ici à d’inoubliables déceptions. Les révolutions ne secrètent pas que du miel. Nous avons tous cru que le Sénégal était au plus bas de la fosse, que le sursaut ne viendrait que du chaos. Et la leçon démocratique est venue du peuple, là où on avait cru qu’elle ne viendrait jamais, ce peuple que l’on croyait soumis, mou, soporifique, capturé par sa foi, anesthésié et qui ne savait porter que des brassards rouges, comme un jeu de cirque. Vint la lumière pourtant avec les récents résultats des élections locales. Vint la ténacité de notre encrage  démocratique et toujours ce peuple sénégalais patient, admirable et stupéfiant dans ses sursauts. C’est lui qui a gagné, lui seul. Je suis fier de ce peuple. Tout autour de nous, des pays explosent. Nous, nous gardons le cap depuis Senghor. Nous le garderons et puisse maître Wade, c’est mon vœu, le garder, en quittant un jour sereinement ses fonctions avec une haute tenue de sa mission. Ce qui nous sauve, c’est qu’au Sénégal, « la différence entre un jardin et un désert, ce n’est pas l’eau, mais l’homme ». Je crois à la femme, en l’homme sénégalais et aux vertus de notre pays. Je crois plus encore en lui, quand le vertige est là et que le bord du gouffre semble céder et que finalement rien ne cède.

          Les hasards du calendrier ont placé notre fête de l’indépendance aux lendemains d’une élection éprouvante pour nous tous. C’est fini. Le soleil revient dans les cœurs. Pourquoi alors, ne pas demander ici au Président de la République, de raffermir davantage cette immense espérance qui s’est levée et dire à son peuple que quand les questions posées sont justes et que les réponses sont fausses, les questions restent. Que rien ne sera plus comme avant. Que les élections présidentielles de 2012 seront ouvertes. Qu’il les préparera dans la concertation et un esprit d’apaisement sans fièvre. Qu’il sera le garant de leur transparence. Ne dit-on pas que c’est quand on est puissant qu’on prépare sa défaite ? Monsieur le Président, ne laissez à personne le soin  d’organiser votre sortie à votre place ! Que ce soit le plus beau et le plus grand jour pour notre démocratie. Senghor à sa manière, s’en est allé. Diouf, battu, s’en est allé courageusement, avec une froide lucidité. Oeuvrez aussi pour que l’histoire soit moins injuste. Le pouvoir est un temps dans la vie, pas toute la vie. A chaque fois que cela a été le cas, la postérité s’est vengée au nom de la mesure. En vous portant au pouvoir, les sénégalais aspiraient au changement et au bien-être social. Ils vous ont aimé, soutenu et respecté. Nul ne peut en douter. Mais rien n’a été facile, pour le dire de cette manière. Leur déception sociale, économique, morale est proportionnelle à ce qui était leur attente. La machine politique a pris goût à l’élevage des pauvres sans en mesurer l’ampleur, malgré les énormes efforts budgétaires consentis. Ces pauvres et ses démunis se comptent aujourd’hui à des millions d’exemplaires. Ne donnez plus aux sénégalais un pays nerveux, épuisant, moins civilisé. Qu’à leur angoisse ne réponde plus un système inégalitaire. Ne gérez plus l’impossible. Ne soignez plus par l’illusion ce que l’aspirine guérit. Eloignez-vous du « régime des passions partisanes auquel est réduite le plus souvent la réflexion sur la politique ». Protégez-vous mieux désormais. Protégez hors du cercle de feu ceux que vous aimez. Pensez la République et concevez l’Etat « comme une œuvre d’art ». Vous avez été dans l’opposition, votre vie durant, un grand blessé de la politique. Ce difficile moment de votre existence avait fait de vous un héros, un « Commandante », une légende populaire vivante. C’est une leçon de vie irremplaçable d’initié et de grand combattant! Faut-il maintenant tout recommencer ? Courir derrière une seconde légende réparatrice ? Ne quittez pas demain les sénégalais en laissant dans leur cœur un sentiment moins béni que celui qui les habitait en vous choisissant en 2000 avec votre coalition. Choisissez le moment et la forme de votre départ. Sans pression mais sans attendre. Conquérir le pouvoir est plus aisé que le quitter. Le choix qui commande les deux ne répond « ni aux mêmes talents, ni aux mêmes vertus, ni aux mêmes défauts ». Soyez le premier juge de votre honneur. Notre peuple, à chaque fois qu’il s’est senti délaissé, a secoué sa crinière, s’est levé d’un bon de lion et a assouvi à bout portant sa colère. Mais dans l’âme, c’est un peuple à feu doux.

         Oui, je veux que le Président de la République, en dehors de toute stratégie politique qui l’enfermerait dans une absurde solitude du pouvoir, prépare notre pays à une succession digne de son héritage depuis notre indépendance en 1960. Lui souhaiter le contraire, serait déconstruire un puissant lien avec ce que nous recommande la morale et nos religions : la fidélité du pacte républicain, servir le bien, cultiver le bien, vouloir et souhaiter le bien à son prochain, son ennemi compris. C’est cela la grandeur, quelle que soit l’offense subie, la rancoeur engrangée. Je ne souhaite pas que le Président vieillisse au pied de son orgueil. Souhaitons-lui plutôt dans l’histoire une place au balcon. A lui de prendre le bon billet aux guichets de son peuple. Le nouveau chrono se déclenchera le 3 avril après son message à la nation. Le Président tient son propre destin en main. A lui de décrisper la tension sociale et politique en posant des actes novateurs, visibles et concrets. Il doit apaiser, pacifier. Il ne s’agit plus seulement de convaincre mais d’agir. Ce qu’il fera de grand, il le fera contre sa majorité, car la majorité veille d’abord sur ce qui la conforte. Il faudra dégraisser le mammouth, redimensionner à deux battants l’armoire gouvernementale, aller à la rencontre de l’opposition sans préalable, avec humilité mais sans faiblesse, certes. Notre pays aura beaucoup inquiété les démocrates. L’enthousiasme a dépérit. L’admiration que l’on nous vouait ne porterait plus qu’une jambe, dit-on. Certes, on dit du Président que « c’est un cheval qu’on n’attelle pas », qu’il est intraitable, rusé, moitrinaire et qu’il y a peu de marge de le voir changer de fusil d’épaule. Refusons d’y croire, malgré les « flagrants délices » et les occasions manquées. Gardons lui cette capacité de mutation et de distanciation qui réconciliera enfin notre pays avec lui-même. Quant à l’opposition, l’adversité aveugle et sourde ne doit pas tuer le dialogue avec le pouvoir, quels que soient  le  dépit et la vigilance que leur recommandent des relations exécrables et des surprises pourries avec le Prince. Ce n’est pas en refusant la main tendue du Président que vous le ferez partir un dimanche. C’est en la prenant et qu’il vous la retire, que vous gagnerez. La règle du jeu en politique est immuable : garder le pouvoir autant qu’on peut ou le conquérir dés qu’on peut. Cette règle vaut pour le Président comme pour l’opposition. Opposez-vous sans permission, Opposez-vous intelligemment, mais opposez-vous surtout dans la claire conscience de servir d’abord les intérêts du peuple sénégalais, c'est-à-dire de faire poser des actes concrets qui rejaillissent sans tarder dans le quotidien des sénégalais : manger, se loger, se former,  travailler, s’instruire pour servir son pays, conserver et protéger sa dignité.

        Je rappelais par ailleurs, sous un autre registre, au maire sortant de Dakar, fâché avec la culture comme un sourd avec un tambour, que ce n’était pas seulement à l’Etat de construire des cinémas, des théâtres, des centres culturels, des hôpitaux. Les communes devraient elles aussi penser à réaliser de telles infrastructures. La Ville de Dakar devrait posséder le plus beau théâtre municipal et la plus belle salle de cinéma  municipale de la capitale. C’est un appel que je lance au futur maire de Dakar, en souhaitant également que de grandes commandes artistiques soient confiées aux artistes sénégalais et africains, pour faire de Dakar une capitale artistique digne de sa renommée.

        Le 4 avril 2009 ouvre donc au président de la République une nouvelle page d’histoire avec les sénégalais. A lui de la remplir, en adhérant à leurs votes, moins comme une sanction mais comme la réponse à leurs légitimes inquiétudes et révoltes. Comme un appel ultime au changement.

         Celles et ceux qui vous écouteront le vendredi 3 avril au soir, Monsieur le Président, seront plus nombreux que jamais. Ils attendent de vous  au delà d’une véritable révolution, un vrai tremblement de terre. C’est qu’en effet, l’heure est grave et que vous détenez la clef de l’horloge du pays pour en baisser l’insoutenable rythme cardiaque. Ce pays est un pur joyau. Son peuple est admirable de pugnacité et de sens du pardon. Si vous ouvrez le cœur des sénégalais, vous n’y trouverez rien d’autre que leur maman et l’amour pour la justice et l’équité. Il existe dans ce beau pays des femmes et des hommes prêts à perdre la vie par politesse, par élégance, par pudeur, mais également prêts à mourir pour leur dignité, leur honneur. Ils sont fatigués, désespérés. Aidez-les à mieux vivre, à défaut à mieux survivre, pour ne pas vous fermer à tout jamais la porte de leur cœur, Monsieur le Président. Et aux autres, innombrables, qui ont sonné le tocsin aux locales, donnez leur de quoi réapprendre à dire votre nom sans serrer les dents. A nos enfants, pour parler comme Garaudy, c’est à nous tous qu’il incombe de laisser une étincelle dans nos cendres, pour qu’ils y allument de nouveaux tisons afin que ce pays ne connaisse jamais les ténèbres.

          Il n y a pas de place pour la haine, le sang, chez un peuple partageant le même Dieu, la même espérance. Chaque sénégalais est une mosquée, une cathédrale. Mais il faut vivre ! L’errance, l’exclusion, le chômage, un avenir plombé, nourrissent toujours quelque part un volcan. Alors, veillons ensemble avec plus de solidarité et faisons de la politique une esthétique, une éthique de vie, des champs de riz, des postes de travail, des foyers heureux.

                      Bonne fête de l’indépendance, chers compatriotes !

 

   Amadou Lamine Sall

Poète

Lauréat des Grands Prix de l’académie française 

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