28 MARS : CONFERENCE A L’UCAD II

28 MARS : CONFERENCE A L’UCAD II
«L.S.Senghor : de la civilisation de l’universel à la mondialisation: convergences et ruptures»


                L’œuvre et la pensée de Léopold Sédar Senghor ont été marquées par plusieurs  temps forts. Parmi ces temps forts le concept de la civilisation de l’universel. Il est difficile d’évoquer ce concept sans penser à Senghor. Plus tard, bien plus tard, près de 40 ans après  l’apparition du vocable « mondialisation », voilà que l’histoire fait un clin d’œil à Senghor, à sa vision d’avoir précédé très tôt la marche du monde. Ce n’est pas vrai que les poètes, les écrivains, les penseurs ne meurent pas. Ce qui ne meurt pas c’est l’œuvre, sa capacité à résister au temps, à traverser les siècles, à rester contemporaine de la vie des hommes.

               Que voulait dire pour Senghor la civilisation de l’Universel ? Que veut dire la mondialisation ? A quelle latitude des contenus et des définitions, existe-t-il des convergences, des ruptures ?
                La civilisation de l’Universel c’était aussi ce que Senghor appelait le banquet de l’Universel. En somme, une invitation ouverte à toutes les races, à tous les peuples, à tous les pays, à tous les continents à vivre dans un « commun vouloir de vivre ensemble », vivre unis et en partage,  mais différents dans le respect de chaque culture. En effet, si le sénégalais ne reste pas sénégalais, si le chinois ne reste pas chinois, si le français ne reste pas français, nous n’aurions à apporter aux uns et aux autres. Le monde serait fade et sans couleur.
                 Ce qui préoccupait Senghor, c’est que très tôt comme étudiant dans les années 30, il avait découvert une Europe vaniteuse, une civilisation conquérante qui se prenait pour le nombril du monde. Il décida de refaire l’histoire. Les nègres qui étaient relégués à la périphérie, il décida de les ramener au centre. Le combat pour le monde noir et la civilisation noire devinrent le but de sa vie de poète, de penseur, d’homme politique. Ce qui fut de Senghor un personnage singulier, c’est qu’il ne rejetait pas la culture occidentale. Il lui trouvait même des qualités et des valeurs extraordinaires. Il prôna alors dans une formule restée célèbre qu’il faut « assimiler sans être assimilé ». Ce qui voulait dire qu’il fallait prendre à l’Occident ce qu’elle avait de meilleur en l’intégrant  à nos cultures et valeurs nègres. Très tôt donc, comme on le voit, il mettait sur les rails la notion de « diversité culturelle » qu’une mondialisation partisane et inégalitaire était entrain d’étouffer au profit des plus puissants; la diversité culturelle étant  le respect à l’existence et au développement de toutes les cultures humaines sans hiérarchie. C’est tout cela qui englobe le concept de « civilisation de l’Universel » de Senghor.
                 La naissance du concept de civilisation de l’Universel est sous tendue par des préoccupations d’ordre culturel d’abord, alors que la « mondialisation » est parti d’un constat de domination  et d’envahissement économique forcés, auxquels on se soumet sans grande possibilité d’y résister. C’est ce que d’autres appellent d’un autre vocable  le « village planétaire ». L’émergence accélérée et surabondante des nouvelles technologies a constitué le moteur de la mondialisation. Alors que la « civilisation de l’Universel » est un appel aux dialogues conciliants et fécondants des cultures, des peuples et des races, la « mondialisation » apparaît comme  le corset d’un dialogue imposé, la contrainte de marchés et de produits de consommation auxquels on ne peut se soustraire et que vous soumettent les multinationales les plus intelligemment organisées et structurées. C’est l’échange inégal.
             Là où la « civilisation de l’Universel » est un appel d’amour et d’échange, un appel au « métissage », un lieu de refondation des cultures et d’affirmation des identités, la « mondialisation » apparaît comme un ordre imposé, une sorte de violence et d’agression, une intrusion forcée. Certes,  la  mondialisation  a fait tomber toutes les frontières, effacer les distances, ouvrir les marchés, accélérer les communications, amplifier les réseaux de diffusion,  donner libre chance à toutes les intelligences humaines de se rencontrer et de créer des richesses matérielles et immatérielles. Internet, comme vous le savez, est désigné comme le ventre de la « mondialisation ». C’est là où tous les terrestres, quelque que soient la géographie et les latitudes, échangent, se parlent, commercent, construisent des futures. Internet est ainsi devenu à la fois un lieu réel et un espace aux imaginaires multiples. C’est la caverne de Ali Baba, là où désormais tout se trouve, converge, s’échange, s’expérimente. Mais derrière cette formidable liberté, il existe un grand leurre, une grande ruse d’un modèle dominant planétaire qui fragilise la liberté des autres pour les installer dans un même moule.
           La « mondialisation »  n’est pas la « civilisation de l’Universel », elle est son côté démoniaque,  moins poétique, cruellement réaliste, plus matérielle, moins enchanté. Senghor n’aurait pas dit non à la mondialisation. En tant qu’humaniste, il l’aurait accueillie comme une suite naturelle de l’évolution de l’histoire du monde et de la marche des hommes d’époques en époques. En revanche, il aurait souligné que la « mondialisation » devrait rester « humaine » pour répondre à l’aspiration des êtres. Nous sommes dans les années 70, et je l’entends déjà dire au Shah d’Iran, dans un discours resté inoubliable : « je veux l’Afrique, mais je ne combattrai pas la machine, car elle seule vaincra la misère ». Un tel homme avait déjà compris avant tout ce que ce serait le rôle de la « mondialisation » dans un monde où la machine allait prendre de plus en plus de place. Il suffit de constater aujourd’hui combien nous sommes prisonniers des technologies mobiles, des « fournitures d’accès » selon l’appellation consacrée : la numérisation, le virtuel, la télésurveillance publique, des portables et de leur vitesse inventive, de leur production, de leur diversité et de la variété de leur gamme, des ordinateurs, des clefs USB, des connections à l’ADSL, des cartes banquaires, etc. 
                Senghor pensait à une mondialisation poétique et non une mondialisation politique et économique où règne la loi du plus fort, avec « l’affrontement entre un modèle dominant et le reste du monde ». La mondialisation telle que nous la vivons et subissons est un univers de compétition implacable dominé par une course sans borne au profit. Senghor était plutôt du côté du beau et du partage, non du diktat et de la dépendance.
                La civilisation de l’Universel c’est le combat et le rayonnement de la culture, « l’enrichissement du patrimoine des nations, des traditions et des savoirs des peuples ». Elle conduit, c’est son but, à « une société civilisée où se forme une opinion libre, éclairée et critique » car c’est ainsi que se conquièrent les « territoires de l’esprit » par delà les limites physiques et géographiques des hommes. Ce sont sur ces territoires que Senghor a gagné son pari sur l’humanisme et la vie de la pensée. C’est cela qui nous manque aujourd’hui le plus et c’est là, et nulle part ailleurs, « que se jouent la paix et le destin des nations, que se gagne la tolérance ». La mondialisation, c’est le triomphe du commerce, de l’argent, des déséquilibres, d’une « libéralisation sans frein ». Tout y est marchandises. Alors, il faut plus que jamais installer des mécanismes internationaux de régulation, de contrôle, de défense de l’intérêt des plus pauvres, des plus démunis pour encadrer une mondialisation sauvage et perverse.
               Convergences ou ruptures, la « civilisation de l’Universel » comme la « mondialisation » ont ceci d’irréparablement commun : ils servent l’homme mais avec des valeurs différentes. Alors, c’est à l’homme de dominer les concepts et non pas laisser les concepts le dominer. Encore qu’à la vérité, la mondialisation est difficile à éviter, à contourner. On la subit plus qu’on ne l’accepte. Ce qu’il faut garder en mémoire, comme un défi, c’est qu’il  faut savoir toujours revenir, selon la leçon de Senghor, à ce qui fait de l’homme  un éternel émerveillement. Il nous faut « restaurer l’idée d’un progrès de l’humanité. Poursuivre une nouvelle utopie, un nouvel idéal » dit Jacques Chirac.
               Tel a toujours été le sens profond de l’engagement de Léopold Sédar Senghor, aujourd’hui que nous célébrons son centenaire. Senghor doit être lu. Il doit être lu car son œuvre est une œuvre qui apaise, une œuvre qui réconcilie, qui rassemble les hommes.
             Nous vous donnons rendez-vous dans 40 ans, pour savoir si le romancier Boubacar Boris Diop a eu raison de prédire que Senghor sera oublié d’ici là et qu’il n’aura plus aucune résonance chez les africains.
                Merci de votre écoute et de votre attention.
             

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