HOMMAGE A LEOPOLD SEDAR SENGHOR


HOMMAGE A LEOPOLD SEDAR SENGHOR


Table ronde du 29 mars 2006 à la Chambre de Commerce de Dakar

       
 « On retiendra du millénaire précédent l’échec radical de systèmes philosophiques et politiques qui ont nié la primauté de l’esprit.

  Ces systèmes-là sont aujourd’hui en ruine.
 Tant de puissances n’ont pu résister à l’affirmation par quelques uns, puis par le plus grand nombre, de la primauté de l’esprit (….) » Et Léopold Sédar Senghor est justement l’une des plus magiques, des plus audacieuses figures de cette primauté de l’esprit.
Parler de Senghor c’est avoir toujours un tête à tête impossible avec un homme multidimensionnel : il y a Léopold, il y a Sédar, il y a Senghor. Au Professeur se sont ajoutés le poète puis l’homme d’Etat et l’Académicien. Il y a encore le philosophe et le théoricien de la Négritude. Il y a l’humaniste. Et ce n’est pas encore fini car il y a le prisonnier de guerre et l’ancien combattant, le critique d’art, le critique littéraire, le traducteur de poètes anglais, le rédacteur parmi les rédacteurs de la Constitution Française.
          Le président Wade dit dans le numéro hors série de « Jeune Afrique »  que Senghor était un « miracle » !
           Quelques morceaux choisis: «  (…) si j’écrivais tout ce que je pense de bien de Senghor, on me prendrait tout simplement pour…un Senghoriste. Surtout que mon admiration pour le poète que je récitais et dont je me targuais de connaître les écrits mieux que ses amis politiques était connue (…) finalement, on peut s’opposer sans être conscient des emprunts faits à l’adversaire. (…) Lumière exceptionnelle de son temps, Senghor est ce qu’on appelle « un miracle », par sa singularité. Poète génial, chantre amical et fraternel de l’Universel, il fut, également, un homme d’Etat comblé, qui a su, tout au long de son parcours exceptionnel, gagner les cœurs et les esprits, par son génie politique qui en a fait un prestigieux conducteur de peuple  (…) Dans mon combat politique, j’ai beaucoup appris de Léopold Sédar Senghor (…)  Senghor m’avait impressionné par son enracinement (…) j’ai bénéficié de la rampe de lancement sur laquelle l’homme de culture avait placé le Sénégal (…) »

          Tous ne portent pas Senghor dans leur cœur, tel le brillant romancier Boubacar Diop qui, toujours dans « Jeune Afrique », déclare avec imprudence, je le cite ; « « Senghor  restera l’homme de la France. Son admission à l’Académie française ne lui a rien apporté, voire lui a nui. Le scandale a été de se prévaloir d’une autre nationalité après avoir quitté le pouvoir (…) Senghor était l’homme de la France contre Cheikh Anta Diop. C’est ce que je lui reproche. Le Senghor fin connaisseur de Saint-John Perse et de Paul Claudel n’aura plus aucune résonance chez les Africains dans trente ou quarante ans. »   
        Nous laissons Boris Diop  assumer son  propos  face à l’histoire. Il aura un peu plus de 90 ans d’ici là et nous lui souhaitons d’être au rendez-vous pour faire le bilan avec nous de l’oubli de Senghor. Je doute que Cheikh Anta Diop lui-même eût approuvé le propos de son lointain disciple. Nous lui laissons toutefois le droit et la témérité de son oracle, car c’est cela la liberté. Sédar en aurait souri !
           Le critique Makhily Gassama me confiait  qu’il pensait que les sénégalais devraient être fiers d’avoir eu deux génies qui ont conduit si loin leurs pays. Pour ma part, je n’en pense pas moins. Certains devraient, en lieu et place de tenter dans la bêtise et le passéisme d’opposer Senghor à Cheinkh Anta Diop coûte que coûte et en tous instants, plutôt peser sur ce qui les unis et les réconcilie, prier pour qu’il y ait d’autres Senghor et Cheikh Anta  pour la fierté de notre pays et de notre continent
      
      J’ai tenu volontairement à présenter d’emblée Senghor sous des aspects différents, du moins tels que l’accueillent encore quelques rares échantillons de ses contemporains. Hier encore, dans le grand amphithéâtre de l’Université de Dakar, le professeur Mamoussé Diagne disait que l’Université avait chassé Senghor pour des raisons politiques et idéologiques, et que maintenant elle s’inclinait devant celui qui lui a donné son sigle et son viatique : « Lux mea lex » : la lumière et ma loi !
   La gloire et  la défiance vont souvent ensemble !
      « Je n’ai pas tout réussi. Il n y a que Dieu pour tout réussir » avait  toutefois averti Senghor. 

       Je rentre de Paris où des poètes, des écrivains, des penseurs, des chercheurs, d’éminents professeurs, des femmes et hommes politiques de tous bords ont rendu hommage à l’enfant de Joal. Et cela continue en Espagne, au Portugal, en Egypte, aux USA, au Canada, au Québec, en Macédoine après le Gabon, le Burkina Faso. Dans tous les territoires de l’esprit de par le monde, Sédar est chanté, honoré. Que pouvait-on souhaiter de plus pour ce poète et cet homme que nous aimons et qui nous manque tellement ?

 Il est difficile de ne pas aimer Senghor. Il est plus difficile encore de ne pas le respecter.
        Pour moi et pour toujours, il sera difficile de parler normalement de Léopold Sédar Senghor. Tellement l’homme  était immense,  la puissance de sa pensée  immense,   son œuvre littéraire immense.  A ses côtés, j’ai vite grandi troquant la vanité de mon âge à la modestie du propos et à l’élévation de la réflexion.
          Il m’a appris deux choses dans la vie : la patience dans le travail et l’humilité. A côté de lui, j’ai fini par adopter comme devise et leçon de vie les leçons du grand poète Khalil Gibran : « c’est quand vous aurez atteint le sommet de la montagne que vous commencerez enfin à monter ».
 Senghor c’est le manguier qui fleurit en pommier pour dire l’universalité de l’homme. Il fut le Noir de toutes les couleurs, fidèle à sa culture, réceptif à celle des autres. Sa plaidoirie sur le métissage culturel est rentrée dans les livres d’histoire. Je n’y insisterai pas. Il y a une phrase que je n’oublierais jamais de lui un jour en Grèce, lors d’une promenade : « Quand deux peuples se rencontrent, me dit-il, ils se combattent souvent, ils se métissent toujours ». J’ai appris depuis que  le métissage est un lieu de refondation du monde et des peuples. Et c’est en cela que Senghor avait raison.
 De son enfance à Djilor et Joal et tout le long de son parcours magique de poète, de professeur, de Chef d’Etat et d’Académicien, Sédar, miracle après miracle, est devenu l’apôtre de paix et de sagesse dont l’Afrique est si fière aujourd’hui.
 Avec sa mort,  commence sa vraie vie. Nous n’entrons pas dans le passé de Senghor. Nous abordons l’avenir de l’homme et de celle de la présence de son œuvre. L’actualité de Senghor ne fait que débuter !
  L’homme a  installé  les battements de notre cœur dans le cœur des peuples des autres continents du  monde. Il a bâti une nation moderne, présente et forte. A nous de veiller sur ce bel héritage avec la hauteur, l’exigence et les sacrifices que cela demandent pour tous. Senghor m’a appris qu’il n y a pas de pays sous développé ; il n y a que des hommes sous développés. Il m’a appris également que ce qui décide de la valeur d’un pays, c’est la qualité de la morale que ce pays défend et incarne. Rien ne nous sera donné. Rien ne sera simple. Rien ne sera facile. Les combats qui nous attendent sont des combats d’abord contre nous-mêmes, et toujours contre nous-mêmes, ensuite. Nous pouvons gagner si nous retrouvons la mystique de la discipline, du travail et de la justice ; si nous retrouvons le don de l’émerveillement.
         Voilà ce que m’apprend l’héritage senghorien. Il peut être dépassé. Il doit être dépassé comme il le souhaitait lui-même.
          La célébration de son centenaire ne devrait pas être circonscrite à un temps de louanges et d’adoration. Ce qu’il a été, ce qu’il a pu faire, ce qu’il a laissé et qui a été reconnu et validé par l’histoire devraient nous servir dans la marche quotidienne de notre cher pays. Cela relève d’une démarche rationnelle plus qu’émotionnelle, même si nous aurons toujours besoin de l’émotion.

Bien souvent, sinon toujours, les artistes et les créateurs ne sont pas inscrits dans la même temporalité que les politiciens. Senghor les a réconciliés. Par la grâce de son nom, il arrive que quand nous traversons nos frontières, nous sommes encore chez nous. Senghor fut un passeur de cultures et de frontières à un moment de l’histoire du monde où rien n’a été facile pour l’homme noir, pour l’africain. Parmi les marques qu’il a laissées, deux ressortent avec force et tranquillité : culture et autorité. Sans doute, avait-il retenu que « le pouvoir politique est fragile sous le pouvoir culturel ». Il a fini, comme vous le savez, par préférer le pouvoir culturel au pouvoir politique ! Les charges presque inhumaines de Chef d’Etat ont été pour lui bien des fois, fort pesantes. C’est Senghor lui-même qui nous avoue par une révélation terrible ce qu’il endurait : « chaque matin quand je me réveille, j’ai envie de me suicider et quand j’ouvre ma fenêtre, que je vois Gorée, la lumière, je reprends goût à la vie ». On peut comprendre et deviner alors jusqu’où Senghor tenait en haute considération l’Etat, dans quelle angoisse, quelle  peur il vivait de ne pas pouvoir toujours être à la hauteur de sa mission. Qu’il soit parti comme il est parti, ne devrait alors étonner personne
Plus tard, dans nos voyages, enfin libéré du protocole et des charges de l’Etat, j’ai senti combien Sédar était heureux comme un enfant, libre, enfin totalement poète et croquant la vie à belles dents. J’avais en face de moi un homme qui me rappelait l’évocation du personnage d’André Malraux dans ses « Anti mémoires » : « mais dites-moi donc, de quel pays j’avais été le président ? »

 C’est le poète, finalement, qui bien souvent a sauvé l’Homme d’Etat. La poésie a en effet joué un rôle décisif, je dirais même moteur dans la vie de Sédar. La poésie fut sa respiration. Elle a été pour Senghor ce par quoi tout commence et ce par quoi tout fini.  Parce que la poésie chez Senghor était un art de vivre, de concevoir et de  recevoir  le  monde. Senghor le confessait lui-même : « S’il devait rester quelque chose de moi, que ce soit mon œuvre poétique seule ». La poésie de Senghor archive désormais le beau pour toutes les mémoires du monde. C’est pour cette raison que son œuvre et lui-même sont rentrés dans le patrimoine universel de l’humanité. C’est pour cela que Senghor doit être lu. Il doit être lu car son œuvre est une œuvre qui apaise le monde. C’est une œuvre de symbiose et de synthèse. C’est une œuvre qui réconcilie et non qui divise. C’est pour cela qu’elle doit être lue. Elle doit être lue pour apporter une réponse aux angoisses et aux folies de notre temps.

 S’il a défendu avec le génie et l’audace que l’on sait le concept de « Négritude » qui lui a valu le hurlement des loups devenus plus tard chant de rossignols, c’est qu’il avait mesuré avec souffrance et fierté le chemin qui restait encore à parcourir pour l’homme noir. Vous vous rappelez la boutade du Général De Gaulle : « Avec votre négritude vous finirez par rentrer à l’Académie Française, mon cher Senghor ».
         On connaît la suite !
         La Négritude servait à asseoir notre propre personnalité. Elle est plus actuelle encore aujourd’hui dans l’ère de la mondialisation. D’ailleurs, les intellectuels africains, les penseurs et les chercheurs peinent encore à trouver un concept aussi opératoire comme le fut celui de la négritude. La Renaissance africaine partage le même lit et le même oreiller avec la Négritude. Cher amis, le nouveau siècle sera celui du « défi des identités » mais pas des « identités meurtrières ». Le message de Senghor est plus que jamais présent : nous aurons besoin de rester nous-mêmes, fidèles à nos propres valeurs, pour apporter quelque chose au monde. Le modèle de l’uniformisation  des   valeurs   est   un    danger   pour  les   civilisations : « assimiler sans être assimilé » dit Senghor. Si le sénégalais ne reste pas sénégalais, si le Japonais ne reste pas Japonais, si le français ne reste pas français, que pourrins-nous échanger alors ? Senghor a toujours lutté pour que nos cultures ne se coagulent dans une culture mondialisante. Il nous faut des racines mais également des ailes. C’était cela sa civilisation de l’Universel à l’opposé d’une mondialisation pareille à des miroirs qui brillent mais qui n’éclairent plus, où la loi du marché domine, ruse, écrase, appauvrit, asservit. Les vrais territoires de l’esprit s’éloignent, s’effacent pour laisser place aux territoires du seul profit, de l’argent, d’une apparence de liberté et de partage des miracles de la communication et des technologies mobiles. Certes, Senghor n’aurait pu rien faire contre la mondialisation. Mais, il lui aurait opposé son esprit  humaniste et poétique. Je me rappelle son discours face à son ami le Shah d’Iran. Nous sommes dans les années 70 : « Je veux l’Afrique, dit-il,  mais je ne combattrais pas la machine, car elle seule vaincra la misère. »
 Voilà encore une des grandes leçons de Senghor.

 Par ailleurs, Léopold Sédar Senghor a servi avec génie et éclat la francophonie et sa langue en partage ! L’Académie Française aura récompensé son génie Non seulement l’homme a été l’un des pères fondateurs de ce concept et de cet espace, mais il restera celui qui a le plus illustré de manière singulière la défense de la langue française. Nous ne sommes plus locataires de cette langue mais bien copropriétaires. « Nous avons même beaucoup  aménagé la barraque » dit fort justement mon regretté ami, le poète et écrivain Sony Labou Tansi.          
       Ouvrant une brève parenthèse, je rappelai récemment à un ami luxembourgois, parlant du destin d’Abdou Diouf, qu’il avait marqué à la semelle, jusqu’au bout, Senghor. Après que celui-ci lui eût passé la main du pouvoir au Sénégal, il lui avait aussi préparé le tapis pour la Francophonie pour en avoir été un des pères fondateurs les plus vaillants ! Etrange parcours d’un petit poucet choyé par un destin doré, ou presque !

       Voilà Senghor. Voilà celui qui n’aura pas pour son peuple, son continent et le monde planté les arbres de l’espoir par leurs branches !Voilà celui qui, dans nos cœurs à tous, aura le plus beau séjour, la plus noble des reconnaissances et la plus sûre des fidélités.

 Senghor avait  fait du sénégalais un homme qui se voulait cultivé, ouvert et respectueux des autres. Si un petit pays comme le nôtre était devenu si grand, c’est que des hommes comme Senghor l’avait installé dans l’esprit et le cœur du monde.
         Dans sa vieillesse, loin de nous et si près de nous, nos prières l’ont accompagné, notre affection ne lui a jamais manqué. Aujourd’hui qu’il s’endort, nous restons encore à son chevet, avec amour, respect et fidélité parce qu’il nos a appris à grandir.

 L’histoire aujourd’hui semble retenir très peu les noms et les batailles, les lois et les décrets. Les temps ont changé. Les hommes comme les mythes sont de plus en plus désacralisés, les héros souvent vite oubliés. Avec la disparition de Senghor et d’autres saints hommes, j’ai compris et senti que disparaissait l’humilité et que se dissolvaient les filiations spirituelles en marche vers la mort. Il y a comme un nouveau temps de l’histoire et qui fait peur. Préparons la relève, préparons la postérité comme Senghor. Si nous avons pu exister et être reconnus aujourd’hui comme des poètes et des écrivains en marche, mais encore si loin de la montagne, c’est que Sédar avait créé dés 1974 les Nouvelles Editons Africaines. Déjà, il préparait la relève littéraire. Les poètes ont ceci de singulier : ils ont bien souvent la nostalgie du futur ! Senghor, c’est le président Wade qui le dit « fut un miracle ». Je souhaite que ce miracle se répète pour la gloire de notre pays et de notre cher continent. La question n’est pas comment égaler Senghor. La question c’est comment être digne de son héritage.

 Ce que Senghor nous apprend par ailleurs, c’est que ce n’est pas vrai que les réponses auxquelles nous avons à faire face ne se posent qu’en termes économiques et techniques. Sinon, les pays industrialisés et dits riches ne connaîtraient pas le chômage, l’insécurité, la pauvreté, l’illettrisme même. Autre chose  doit   guider  nos   actes, quelque  chose d’autre doit aussi commander notre terre, quelque chose qui participe de l’amour et du  divin, bref de la poésie. C’est de cette symbiose que Senghor a tiré la puissance de sa pensée, la magie de son aura.
 Aujourd’hui que Sédar s’endort, la vraie question est non comment l’égaler mais comment être digne de lui et de son héritage.
 Avec sa mort, beaucoup ont appris chez nous à re-bobiner leur cœur.
         Je vais conclure.
 Si l’homme de lettres, le poète et le penseur ont fait l’unanimité, l’homme d’Etat et le politique l’ont été moins. Senghor avec Hölderlin nous dira finalement : « je ne suis pas un homme. Je suis un poète ». Et c’est bien le poète qui survivra à toutes ses majuscules qu’il a portées avec tant de génie et d’humilité. Là où le monde ne répond plus aux questions de l’âme, les poètes eux y répondent. Ils sont des veilleurs du jour. Senghor restera la sentinelle avancée dans la nuit des temps pour que nous puissions toujours aller puiser en lui la lumière dont nous aurions besoin pour vaincre nos peurs et nos angoisses. Senghor a réécrit l’histoire de l’homme noir. De la périphérie, il a ramené la civilisation noire au centre, en nous rappelant toutefois, toujours, qu’il faut des racines et des ailes. Sédar est un visa comme l’est Cheikh Anta Diop. Civilisation ou barbarie ? Cheikh Anta comme Senghor ont répondu oui pour la civilisation non pour la barbarie.

      Il est bon qu’une génération ait des repères. Dans l’histoire de la littérature, on célèbre, on adule, on respecte le maître, on tente de le prolonger, de l’immortaliser.  En politique, souvent sinon toujours, on le fait oublier autant qu’on peut, à défaut de pouvoir le tuer. Du moins, le dit-on !
   
     Que ce « Seigneur du siècle », ce bâtisseur d’âme, ce passeur de civilisation, que cette immense stature historique et humaniste » qu’est Senghor reçoive ici l’hommage respectueux et reconnaissant dû à cet apôtre de l’esprit et du cœur.

Amadou Lamine Sall

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