Entretien avec le poète Amadou Lamine Sall : “La poésie africaine a besoin d'une solide relève depuis Senghor"

 

Entretien avec le poète Amadou Lamine Sall : “La poésie africaine a besoin d'une solide relève depuis Senghor"

   Casablanca, (Etudiantcongolais.com)

 - Poète, lauréat du Grand Prix de l'Académie française, président de la Maison africaine de la poésie internationale, Amadou Lamine Sall, se penche longuement sur la poésie, cet engagement permanent.


Propos recueillis par ALAIN BOUITHY

Etudiantcongolais.com : Où en est actuellement la poésie africaine?

Amadou Lamine Sall :
J'ai failli dire qu'elle est dans la circulation avec une majorité de chauffeurs sans permis de conduire. On note beaucoup de publications à comptes d'auteur, ce qui assure la vitalité de la poésie et la rend vivante et visible. Mais de grands poètes, il y en a très peu. Ce phénomène est dû à la rage d'aller vers le roman car, dit-on, c'est un genre qui garantit un succès plus rapide et le fait que de bons poètes ont déserté la poésie pour aller écrire des romans. Tchicaya U'Tamsi avait presque inauguré ce phénomène. Il y a aussi le refus des maisons d'éditions de publier de jeunes poètes, s'emmurant plutôt avec leurs auteurs d'un autre âge de la poésie. Il reste également, il faut l'avouer, que la poésie est certes le genre le plus populaire en Afrique de par sa proximité avec l'oralité, mais il demeure, quand on veut le transmettre par l'écrit, le plus ardu. La poésie exige une grande maîtrise de la langue dans laquelle on écrit, sans compter l'originalité de l'inspiration et la magie du dire, toutes choses qu'il est difficile de rassembler. Le malheur de la poésie réside aussi dans la fuite des professeurs et maîtres d'école qui rechignent à l'enseigner car la trouvant complexe et difficile. Alors que c'est l'école qui doit véhiculer l'amour de la poésie et sa pratique. Les ministères en charge de l'éducation et de l'enseignement ont une part de responsabilité dans ce naufrage. Les poètes ne sont pas au programme, ou s'ils y sont, ce sont des poètes étrangers, ce qui n'est pas une mauvaise chose en soi, mais il faut promouvoir les poètes nationaux, à condition aussi, bien sûr, qu'ils soient bons. Si j'ai créé la Maison africaine de la poésie internationale à Dakar depuis 1996 et une Biennale de la poésie à Dakar avec deux prix de poésie, c'est parce que je suis conscient que la poésie africaine a besoin d'une solide relève depuis Senghor. Et Senghor doit être dépassé, dépassement ne signifiant pas supériorité mais différence dans la qualité comme lui-même le disait.

Pouvez-vous nous exposer les thématiques et courants de cette poésie?

Les thématiques sont invariables: l'amour, la patrie, l'injustice, la révolution, la fraternité, etc. Quant aux courants, ils sont plus complexes à appréhender et à définir. Un courant c'est une école, et ce schéma a tendance à être obsolète. C'est l'Europe qui nous interpelle sur les courants littéraires. Ce n'est pas notre culture en Afrique. Nous sommes plus "rassemblés", moins solitaires dans nos démarches techniques d'écriture, moins cérébraux que les Européens.
Certes, il est possible de déceler des courants, mais ce n'est pas ce qui caractérise le plus la poésie africaine, maghrébine comprise. Quand j'entends chanter en Arabie, c'est presque la même mélopée, le même souffle, la même rythmique. C'est une marque propre à la chanson propre. Même les jeunes rappeurs dans le monde arabe empruntent aux sources de l'incomparable mélodie arabe. C'est une culture fantastique. Je parle du chant et de la musique car la poésie est d'abord chant et musique. Si finalement, elle prospère encore peu, c'est que depuis qu'elle a été enfermée dans des livres, elle a beaucoup perdu de sa magie, de son public, de son aura. C'est quand elle est restituée dans sa nature populaire -je ne dis pas populiste- qu'on la dit en public, qu'elle gagne son audience.

La poésie africaine peut-elle se démarquer de l’école engagée ?

Bien sûr. Toutes les poésies sont engagées. Même un chant d'amour est un chant engagé. Il faut arrêter de mettre le mot "engagement" exclusivement au service de la politique. L'amour est un engagement sans doute le plus beau, le plus noble, le plus fort qui soit. Aimer son pays, c'est s'engager. Mourir pour son pays, c'est s'engager. Les poètes sont par nature des êtres entiers, engagés pour toutes les causes qui servent l'Homme. ils sont des créateurs de valeurs pour un pays, une nation. Ce sont souvent des poètes qui ont porté leur pays à l'indépendance, comme Senghor, comme Agustino Neto, et d'autres.

Le marché de la poésie est-il aussi florissant que la littérature ?

Le marché de la poésie est très faible, presque inexistant. Ceux qui entrent dans une librairie et en ressortent avec un livre de poésie sont rares. Oui, si une oeuvre poétique est au programme scolaire et universitaire, elle marche, on l'achète. Sinon, la poésie se vend mal. Par contre, chez moi, au Sénégal, le marché de la poésie se porte bien. Nous tirons à deux mille exemplaires et nous les vendons sans peine. L'armée, la gendarmerie, la police, la douane sont les premières consommatrices de poésie au Sénégal. C'est un héritage de Senghor qui en fut le premier Président de la République. Beaucoup de gradés ont publié chez nous des poèmes. C'est une spécificité bien sénégalaise. Quand un policier m'arrête dans la circulation, c'est pour me demander si je n'avais pas un recueil de poèmes à lui offrir. Des amis étrangers ont eu à vérifier ce fait alors que nous étions en voiture. Ils peuvent en témoigner. Le Président Abdoulaye Wade est un grand lecteur de poésie. Il récite sans sourciller des poèmes entiers de Senghor. Il a publié un beau petit livre qui s'intitule "Paroles autour de la poésie" aux éditions Feu de brousse à Dakar. Il y parle de poésie et de l'importance de celle-ci dans la vie de la nation.

Les rencontres de poètes Nord-Sud?

Elles existent et c'est une bonne chose. Toutefois, il faut changer la tendance et faire en sorte que l'Afrique reçoive plus qu'elle n'ait reçu chez les autres. Il faut de grands marchés de la poésie en Afrique comme c'est le cas en Europe et en Amérique. La Francophonie devrait y aider au lieu de se complaire dans des sommets politiques qui n'apportent rien.

Vous avez assisté récemment au Salon du livre de Casablanca. Que vous suggère l’état actuel du marché du livre en Afrique ?

Des efforts sont faits par un merveilleux pays comme le Maroc. J'aime et je respecte beaucoup le Maroc. Bien sûr, mes amis poètes et écrivains marocains n'arrêtent pas de râler alors que moi, je trouve la politique culturelle marocaine vivante, exemplaire. Mais c'est la nature des artistes d'être inassouvis. Je crois tout de même que le ministère de la Culture du Maroc devrait davantage soutenir les maisons de la poésie, mais surtout échanger avec les poètes, les écouter. J'ai rencontré au marché du livre le ministre marocain de la Culture fort aimable et courtois. Je l'ai félicité. Le Salon du livre de Casablanca est un bon salon. Toutefois, l'Afrique subsaharienne y était un peu sous-représentée sans compter que les visiteurs trouvaient les livres très chers. La langue arabe y domine aussi, ce qui est naturel, me dira-t-on. En résumé, l'état du marché du livre, vu du Sénégal, est d'une grande misère: misère éditoriale, misère commerciale, misère promotionnelle. Le livre africain ne circule pas ni entre le Sud et le Sud, ni entre le Sud et le Nord. Dans ce dernier cas, c'est le Nord qui se ferme au livre africain sauf les écrivains du continent vivant sur la place de Paris et édités particulièrement chez les gros patrons. Quelque chose doit être fait. Il s'agit d'une véritable concertation et d'un travail de structuration solide et rigoureuse soutenus par une volonté politique sincère et concrète. Une fois de plus, les instances de la Francophonie devraient y jouer un rôle majeur en rapport avec les pays du Sud et du Nord. Depuis qu'on le dit, rien ne se fait de visible et de quantifiable. Je le regrette.

Où en est la MAPI dont vous êtes le président ?

La Maison africaine de la poésie internationale se porte bien. Depuis 1998, nous tenons régulièrement notre Biennale de la poésie en terre africaine, au Sénégal. Notre maison d'édition aide les jeunes poètes et les publie, ce qui est concret et palpable. Nous organisons des ateliers d'écriture avec des jeunes et des poètes confirmés. Nous organisons périodiquement des lectures de poésie et des conférences sur des poètes majeurs de notre temps. Nous offrons des prix, des livres. Nous avons créé des clubs de poésie dans les lycées et collèges pour que les élèves soient plus près de la poésie avec leurs professeurs. Nous prenons part aux marchés de la poésie dans le monde quand nous le pouvons, car nous avons très peu de ressources et aucune subvention. Le Grand Prix Léopold Sédar Senghor de poésie que nous avons créé depuis la première édition de la Biennale a récompensé de grands poètes du monde. Il n'est pas hélas encore doté financièrement. J'en ai fait la demande auprès de la Francophonie, je n'ai jamais reçu de réponse, comme si la Francophonie ne devait pas à Senghor quelque pauvres 2000 à 5000 euros, une fois tous les deux ans, pour soutenir ce prix. Tout cela est si triste, si frustrant! Oui, la Mapi va bien et le combat continue. Nous invitons les jeunes poètes francophones du Maroc à nous envoyer leurs recueils de poèmes pour étude, avis et éventuelle publication. Nous voulons coopérer avec ce grand pays. Déjà, mon ami Jalal Hakmaoui y fait un excellent travail salué partout dans le monde dans le domaine de la poésie.

Propos recueillis par ALAIN BOUITHY

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