On vous qualifie souvent de « poète romantique ». Acceptez-vous cette classification ?

Interview d’Amadou Lamine SALL, poète, président de la maison africaine de la poésie internationale –mapi- 

On vous qualifie souvent de « poète romantique ». Acceptez-vous cette classification ?

       Je n’aime pas trop les qualificatifs et les clichés. Il est vrai que la critique associe souvent mes œuvres à de la « poésie lyrique ». Elle a même poussé la provocation plus loin encore. Je vous en dispense. Je dirais plutôt que j’écris une poésie de chair et de sang. J’écris quand je suis amoureux ou révolté. Je m’inspire de mon pays, du bonheur et de la souffrance de mon peuple, du désespoir du monde, de l’amour et de l’injustice et il y a plus d’injustice que d’amour sur notre terre. Il suffit d’un mot, d’un regard, pour que naisse un poème. Je suis un émotif, j’ai le cœur qui bat dans ma tête, qui tombe dans mon ventre. Mon œuvre se veut comme une poésie sociale, amoureuse, patriotique, solidaire des damnés, souffrante et qui lève la voix sur l’absurdité du monde mais son espoir aussi.

Comment peut-on caractériser la poésie africaine ?

     La poésie africaine est l’héritière d’une tradition orale qui l’irrigue, la nourrit. Cet héritage la distingue des autres poésies du monde. Au Sénégal, la poésie est le premier genre littéraire. Tous les écrivains ont débuté avec la poésie et se sont ensuite enfui vers le roman, plus facile paraît-il, ou constituant du moins le plus rapide raccourci vers le succès. Allez y croire ! La poésie fait partie intégrante du corps culturel africain. Mais depuis que l’art poétique a été capturé par l’écrit et enfermée dans les livres, il a malheureusement beaucoup perdu de sa magie. Certains diront que c’est une bonne chose, car l’écriture conserve les trésors de la  mémoire et garde vivant le patrimoine des enfants de cette mémoire. Cependant, nous devons réussir à retranscrire vers l’écrit la vitalité, si particulière, de l’expression poétique orale. Ce passage de l’oral à l’écrit demande une maîtrise sans compromis de la langue dans laquelle on a choisi de s’exprimer. Nous aurons sauvé la vraie poésie lorsque nous aurons réussi cette transmutation ou co-mutation qui restitue la magie de l’oralité dans l’écrit.

Il existe pourtant une poésie qui se nourrit des langues traditionnelles ?

     Vous voulez parler des langues nationales. Il existe des poètes d’expression peulh, diola, mandingue, sérère, wolof,  qui possèdent un talent égal sinon supérieur aux poètes d’expression française.  Mais parce qu’ils s’expriment dans des langues sans rayonnement international, ils ne sont pas connus comme il se devrait. Leur poésie reste ainsi confinée dans un cercle restreint. Je voudrais insister ici sur la nécessité de traduire ces poètes en langues nationales vers les grandes langues internationales. C’est ainsi que les grands poètes africains pourront sortir de l’ombre et prétendre à une renommée internationale. Pour cela, il faut une vraie politique culturelle des Etats africains, mais aussi de la Francophonie qui doit être la garante du rayonnement non exclusivement de la langue française mais également des langues dites partenaires. L’Organisation Internationale de la Francophonie -l’OIF- devrait voter un budget décennal pour soutenir la traduction des œuvres en langues nationales vers le français, et vice-versa, en veillant également à penser à un appui à la fois technique et financier pour la diffusion, la distribution et la promotion desdites productions. Par ailleurs, le « Prix de cinq continents » institué par la Francophonie devrait, de manière tournante, concerner la poésie, le théâtre, le conte, et ne pas être exclusif pour le seul genre romanesque, comme c’est le cas aujourd’hui, me semble t-il. Il y a là une injustice à réparer au plus tôt !

Parlons justement de la langue française. Est-ce la seule langue qui nourrisse votre poésie ?

    D’origine peul, je lis et j’écris le « pulaar » mais je ne crée pas dans et avec cette langue. Ma poésie puise son inspiration et sa vitalité dans l’expression de la poésie orale peule, c'est-à-dire la manière et le ton que véhiculent cette poésie dans son essence. Mais c’est dans la langue française que j’écris, que je m’exprime, que je créé. Quand j’écoute ma maman me dire des poèmes en peul, j’en frémis, tellement c’est beau et puissant. C’est elle ma mère qui m’a le plus aidé dans le renouvellement de mon écriture poétique, car c’est une obsession pour moi la problématique du renouvellement. J’en discutais bien souvent avec Senghor et sans issue. Je « conceptualise » comme on dit  en langue française, une langue que je considère comme ma langue maternelle. J’ai toujours du mal à croire que cette langue est une langue étrangère, tellement je me sens bien installé en elle et elle en moi. Le paradoxe, c’est que plus je visite les trésors de la langue française, plus je la maîtrise et la dompte, et plus je me sens peul, sénégalais, africain. Elle m’aide à conforter mon identité. C’est un étrange sentiment. C’est pour cette raison que je refuse d’en être un locataire mais bien un copropriétaire. J’en suis le copropriétaire d’autant plus que la Francophonie du Sud est la gardienne et la jardinière de la langue française. J’entends par là que les Français sont minoritaires dans l’espace francophone. Leur langue est portée par des millions de francophones du Sud en particulier. Sans nous, le français est voué à une langue morte. Tant que nous serons là, amants et époux solaires de cette langue, elle n’a rien à craindre pour son avenir au sein de cette formidable bataille linguistique mondiale où le chinois, l’espagnol, l’anglais gagnent du terrain chaque jour.

Comment a évolué l’art poétique ?

   Difficile et complexe question ! Dans l’état actuel de notre planète terre, la poésie, la littérature en général, est victime des technologies modernes de l’information et de la communication. L’usage des appareils à génération avancée, ordinateurs et portables entre autres, a donné naissance à un nouveau mode d’écriture codifié, facile, commode, rapide et efficace. Aujourd’hui, la situation est devenue dramatique et les gens apprennent à ne plus  écrire correctement, c'est-à-dire de manière académique. Cette distanciation conduit à une nouvelle révolution « graphique » qui, pour moi, est la pire des choses qui pouvait nous arriver. C’est la naissance de nouvelles académies aux langues abrégées ! Il ne s’agit pas d’être puriste. Il s’agit de garder la noblesse d’une langue. Cette fulgurante avancée des technologies est telle, que nous sommes pris dans la tourmente d’une vague déferlante et nous n’avons nulle part, ou presque, où nous accrocher. Nos seules bouées de sauvetage restent le livre et cette prise de conscience immédiate que nous devons redonner à la pensée, à la lecture, à la quête de connaissances, la priorité.

Qu’en est-il au Sénégal ?

     Au Sénégal, pour commencer, la poésie se porte bien. L’art poétique sûrement moins. Je veux dire par là que la poésie ne se renouvelle pas comme il se devait. Il y a encore trop de déchets. Senghor, Césaire, David Diop sont passés par là. La nouvelle poésie sénégalaise d’expression française manque d’habits neufs, pour dire de l’originalité. Celle en langues nationales est en apparat, même si on l’entend et qu’on la voit moins. C’est elle la plus stupéfiante en créativité. Mais le plus important est l’engouement général des sénégalais pour la poésie. Même le Président Wade vous récite des poèmes de Senghor à la volée et vous embarque dans une surprenante érudition sur les chemins de la poésie. Je n’oublie pas l’armée, la police, la gendarmerie, la douane, des corps truffés de poètes et passionnés de poésie ! Une spécificité sénégalaise ! Bien sûr, sur un autre plan, plus général et plus inquiétant, notre pays a reculé sur ses acquis de niveau culturel, littéraire et artistique. Je refuse de dire que ce n’est pas un phénomène isolé, propre au Sénégal. Je tiens en haute estime mon pays pour ne pas être complaisant avec lui, ses élites intellectuelles et traditionnelles. Ne parlons pas du marché politique avec son peu de légumes frais ! Le phénomène est alarmant. Le carré est devenu presque rond ! Notre Rolls-Royce est sans roues désormais, ou presque. Cela est lié à la déliquescence  de notre système éducatif malgré la fortune budgétaire qu’on y injecte. Le vice de l’informel, la rareté de solides formations académiques tant au niveau universitaire que des écoles de métiers, la paresse, le gain facile, la pauvreté, l’agonie du sens de l’honneur, la mort des valeurs, autant de paramètres qui viennent achever notre pays. Ce dont notre pays a besoin aujourd’hui, c’est qu’on lui donne quelque chose que l’argent ne peut pas procurer! Il nous faut une nouvelle rencontre d’amour, un nouveau pacte avec l’esprit, la foi, l’honneur, la dignité, le besoin de connaissance et de culture. Il nous faut nous remplir d’une autre densité que celle de l’argent et de la fourberie! Pour revenir à la poésie - et nous ne l’avons d’ailleurs jamais quitté dans notre propos, car elle en appelle toujours à la hauteur, à la noblesse - les professeurs et maîtres d’école, le plus grand nombre, la fuient bien souvent, car elle semblerait sans intérêt. C’est un terrible manque d’assurance pour les enseignants eux-mêmes ! S’ils rechignent donc à enseigner cet art  majeur, comment alors assurer la relève auprès des jeunes ? La Maison Africaine de la Poésie Internationale -mapi- que j’ai fondée depuis 1995, veille quant à elle, obstinément, à la promotion de la poésie malgré l’insoutenable misère de ses moyens, comme c’est le cas pour tant de structures et d’associations culturelles.

Vous avez reçu, le 20 février dernier au « Club Kadjinol », lors de votre récital de poésie en solo, le trophée des « Sédar 2008 » dans la discipline « Arts et Culture ». Que représente pour vous ce type de récompense ?

   Merci d’abord au jury de « Nouvel Horizon » pour ce choix qui me touche. Ma lecture est que cette distinction est une façon de me dire que je suis dans la bonne voie et que je dois continuer à servir la poésie et la culture. Que Amadou Lamine Sall reçoive un prix qui porte le nom de Léopold Sédar Senghor est un agréable signe du destin. Mais le plus difficile pour moi reste encore à venir, car l’écriture est une démarche solitaire qui prend toute une vie et même au-delà. La postérité seule dira si j’ai été un bon poète. La poésie est ma vie. Elle m’a tout donné. Au début est ma maman, poétesse elle aussi, aujourd’hui encore à mes côtés à 86 ans, pour mon seul bonheur chaque jour au petit matin. Elle sera toujours là. Il y a eu aussi la langue française. Nous avons fondé une famille et elle m’a donné de beaux enfants, dit-on. Et il y a aussi mon beau pays, le Sénégal, ce pays où même la démarche des femmes est en alexandrins. Bon ou mauvais, c’est notre pays et ce pays ne périra jamais tant qu’il restera quelque part un pan de minaret, le mirage d’une croix, la certitude de ses enfants. Ma devise dans le travail et la création ? Je la puise chez le grand poète Khalil Gibran : « C’est quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, que vous commencez enfin à monter ».

                Recueillie par Solène Patron   « solene_patron@hotmail.com » / Fév. 09

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×