« Pour Senghor, l'Etat était sacré, la République sacrée, les Institutions sacrées»

HORIZONS …Amadou Lamine Sall sur son dernier livre Senghor ma part d'homme : « Pour Senghor, l'Etat était sacré, la République sacrée, les Institutions sacrées»


Associer le témoignage, le pamphlet, la satire, la prière, la biographie, l'analyse sociopolitique. C'est le risque pris par Amadou Lamine Sall, directeur de la Maison internationale de poésie (Mapi), dans sa dernière publication "Senghor, ma part d'homme". Un ouvrage sur lequel le poète revient, à travers cet entretien où il défend l'œuvre de son maître Senghor et évoque à cœur ouvert ce qu'a été pour lui, le régime du Président Diouf, et ce qu'aurait pu accomplir le Président Wade dans le domaine culturel, si ce dernier avait eu le temps d'être moins dévoré et isolé par la politique. Entretien réalisé bien avant la présidentielle de février dernier et toujours d'actualité.

Senghor ma part d'homme Pourquoi un tel titre pour votre ouvrage ?

C'est le titre que j'ai choisi par inspiration, par vérité, par humilité. D'autres ont leur part de Senghor. Je témoigne de ce que je sais, de ce que personnellement, j'ai vécu avec Senghor. Je parle de ce qu'il m'a donné et qui m'a aidé à grandir.

Votre ouvrage s'articule autour de témoignage, de satire, de prières, de bibliographie et d'analyse politique. Est-ce un choix ?

Je n'ai pas choisi comment écrire ce livre. J'ai écrit comme j'écris un poème, sans chercher une structure chapitrée, thématique par thématique. J'ai parlé, Edouard Maunick le poète aurait dit : «J'ai causé». Oui, «j'ai parlé un livre» au lieu de «j'ai écrit un livre». De cette manière, j'ai déstructuré l'attente des lecteurs classiques, frustrés de n'avoir pas des chapitres et des titres de chapitre. Le «je» est plus vivant, plus entraînant. C'est un style qui me va. Je m'engage tout entier.

Vous avez confessé dans le livre, qu'aucun travail d'écriture ne vous a autant angoissé, troublé, apeuré, épuisé. Comment justifiez-vous cela ?

C'est parce que j'étais attendu sur le terrain de la prose en parlant de Senghor. C'est la poésie qui est ma vraie famille. C'est mon refuge, ma maison, j'y suis en sûreté. Alors, préparer un livre sur Senghor, raconter ma vie avec lui et révéler au soleil la cache des loups d'antan, tout cela me troublait, m'angoissait, car je n'aime pas aller voir dans les égouts. Sédar m'a appris l'élégance et la mesure. J'espère avoir été à la hauteur, même s'il m'était impossible de taire certaines vérités de l'histoire.

Peut-on dire que votre livre est une requête pour la revalorisation de la culture au Sénégal ?

Oui, la culture sera toujours mon cheval de bataille. Je me rappelle avoir dit un jour à Senghor qui a beaucoup ri, qu'il servirait encore mieux le Sénégal, l'Afrique et la culture en acceptant d'occuper le poste de ministre de la Culture du Sénégal, après avoir servi comme président de la République. Je lui avais dit que de cette façon, il étonnerait encore le monde. Plus tard, je comprendrais combien j'avais été naïf de lui faire cette proposition, car le régime de Diouf lui montrera à quel point on ne voulait plus le voir, même en photo. J'en étais ahuri, mais surtout meurtri.

Vous avez affirmé que Senghor a préféré le pouvoir culturel au pouvoir politique. Mais, cette assertion ne tue ou ne minimise-t-elle pas l'action politique de Senghor ?

Non, le poète en lui a plutôt grandi le politique. C'est le poète qui bien souvent venait au secours de l'homme d'Etat. Mais, Senghor était un homme d'autorité. Il savait, quand la situation l'exigeait, «tuer» le poète en lui. Lisez son «Chaka». C'est bien lui ! Pour Senghor, l'Etat était sacré, la République sacrée, les institutions sacrées. C'est par là que commençait la poésie. Senghor savait faire ce qu'il avait à faire. Il ne regrettait rien, ou du moins ne l'avouait jamais, surtout quand il s'agissait de ce qu'il avait accompli en politique, de ses peines et de ses déceptions dans l'exercice du pouvoir et face aux hommes qui ont trahi. Il ne regardait jamais derrière lui. C'était un homme du levant. Il avait de la politique une vision et une pratique qui nourrissaient l'éthique et la morale. C'était pour lui comme une hygiène de vie. Vous avez encensé tout le long de l'ouvrage l'œuvre de Senghor. Mais, vous avez fini par reconnaître quelque part, que tout n'a pas été bien fait sous son régime.

Senghor lui-même l'a dit : «Je n'ai pas tout réussi. Il n'y a que Dieu pour tout réussir.» Pour ma part, Senghor a fait ce qu'il a pu et il est parti dans les conditions historiques que vous savez. J'ai eu, non à lui reprocher, ce n'est pas le terme qu'il faut, mais à lui dire que je n'avais pas pensé que ce fut démocratique d'avoir passé la main à Abdou Diouf en lieu et place d'une élection libre au suffrage universel ; qu'il n'aurait pas dû choisir à la place du peuple sénégalais le second président de la République de notre histoire politique. Je lui ai, également, dit que je regrettais qu'il n'ait pas pu commuer en une peine à perpétuité la condamnation à mort de Moustapha Lô qui avait attenté à sa vie. Je vous renvoie à mon livre pour entendre ce que Senghor m'a répondu.

Regrettant dans votre livre l'enterrement du Président poète à Dakar, vous projetez même l'idée qu'un jour le fils, le père et la mère reposeront enfin en terre de Joal. Est-ce une manière de dire que la volonté de Senghor, doit d'une manière ou d'une autre finir par se concrétiser ?

Oui, elle se concrétisera un jour. On comprendra alors pourquoi ce qui devait se faire avant, ne se fera finalement qu'un jour, en un temps T, et que Dieu Seul sait. La vie, la mort, bref le destin de Senghor relève d'une programmation divine hors du commun. La suite vous le démontrera dans les prochains cent ans.

Vous semblez présenter Colette Senghor, tout le long du livre, non seulement comme une femme de principe, mais surtout comme une femme rancunière.

Vous m'avez lu à l'envers quand vous parlez de Colette comme d'une femme rancunière. Non, elle a été simplement lucide, intraitable, digne. Ce que le régime socialiste sous Abdou Diouf a fait vivre à son mari était imprévisible pour elle. Et Diouf a laissé faire, ou du moins il a fait semblant de n'avoir jamais été au courant. Ce qui l'honorait peu. Avec le temps et le recul, Colette a semblé pardonner, car elle a enfin accepté de recevoir dans les conditions aimables et affectives que vous savez, l'ancien dauphin de Senghor aujourd'hui installé en Francophonie, comme si là encore, Senghor avait tout balisé pour cet homme si policé, si délicieusement courtois, cependant si énigmatique et au destin écrémé. Diouf aussi, sans conteste, a dû beaucoup souffrir de cette situation qui restera une page sombre dans son admirable parcours de haut dignitaire de l'Etat. Mais, en politique tout se paie. Le bilan de l'histoire est infaillible. L'accueil de Colette a dû guérir beaucoup de blessures secrètes chez Diouf. Colette est restée, quant à elle, une très grande dame !

Vous semblez avoir beaucoup de griefs contre Abdou Diouf qui, à votre avis, a tout fait pour faire oublier Senghor ?

C'est une histoire surréaliste et si triste ! Oui, Diouf n'a pas rendu à Senghor sa noblesse. L'histoire ne pouvait pas ignorer cette page pénible, idiote tout simplement. J'y ai apporté mon témoignage, ma part d'homme. C'est fait et la vie continue. Le plus grave, le plus insupportable serait de taire cette page d'histoire. J'assume tout. Diouf a toute mon affection. Mon livre est loin de faire de l'histoire Senghor-Diouf une fixation.

Non seulement, vous lui avez reproché son désir de tuer la mémoire de Senghor alors que ce dernier était encore vivant, mais cela vous conduit à écrire de manière à faire ressortir que Diouf n'était pas digne de succéder à Senghor.

Si Senghor a décidé, mûri, éprouvé dans la durée son dauphin, je ne puis que respecter son choix. Si c'était à refaire dans le contexte de l'époque, il l'aurait refait, sans hésiter. J'en parle, largement, dans mon livre. Plus tard, malgré sa peine qu'il dissimulait bien, il n'a jamais dit qu'il reniait Abdou Diouf, même si ses proches souffraient de tout ce qui s'était tramé contre lui et trouvaient incroyable la posture de Abdou Diouf. Senghor avait un principe auquel il ne transigeait pas : il refusait de parler de politique encore plus de son successeur. Pour ma part, Diouf n'avait aucune raison de traiter ou de laisser traiter Senghor de cette manière. Des politiciens m'ont dit que j'avais été bien naïf de croire le contraire, car Diouf et son entourage immédiat de l'époque, dés 1981, avaient très vite décidé de s'imposer au lieu de continuer à chanter et à perpétuer Senghor. Je leur ai donné raison. Cependant, de là à vouloir l'effacer de la mémoire des Sénégalais, et de quelle manière, je trouvais cela un peu fort. Mais, la statue en bronze a résisté aux clous en bois du régime de Diouf.

La «Désenghorisation», a-t-elle réellement été voulue par le Président Diouf, ou simplement ce sont les circonstances de l'époque qui l'imposait ?

La règle en politique, vous la connaissez : «Le roi est mort, vive le roi». Soit ! Mais, l'inélégance qui a suivi avec un froid et machiavélique comportement était inexplicable. Senghor ne méritait pas un tel traitement. Senghor n'était pas Ahidjo. Sédar ne s'est jamais retourné. C'était un chevalier. Non, rien vraiment ne pouvait justifier cette puérile «désenghorisation» ! Une fois de plus, il faut le savoir, le méditer et passer son chemin. D'autres faits révélés dans mon livre sont plus importants que l'histoire de Diouf.

Vous reprochez, également, à Diouf de n'avoir pas consolidé le potentiel d'infrastructures, d'animation et de formation artistiques du Sénégal.

Ce n'est pas un reproche, mais un constat. Toutefois, c'est sous son régime que j'ai personnellement initié, sous la tutelle du département de la Culture, «les grands prix du président de la République pour les lettres et des arts» ainsi que «la Biennale des lettres et des arts» que j'ai conduite sous deux éditions, avant qu'elle ne devienne exclusivement la «Biennale de l'art africain contemporain». Je ne cautionnais pas, d'ailleurs, cette nouvelle formule de la Biennale, car nous y avons été contraints par les bailleurs de fonds. Cette Biennale, c'est l'occasion de le dire, est du reste menacée, si l'Etat du Sénégal, très vite, ne lui consacre pas l'attention nécessaire, en la finançant comme il se doit, au lieu de dépendre de l'Union européenne qui assurait sa survie jusqu'ici. C'est tout ce que nous avons de crédible pour le moment comme vitrine de manifestation internationale solide. Par ailleurs, Abdou Diouf, et il faut l'en féliciter, avait compris, sans en être le géniteur, au sens biologique du terme, le rôle irremplaçable et fédérateur du projet du Mémorial de Gorée. Il avait donné à ce projet tout le respect dû à son rang dans le cœur de la diaspora africaine mondiale. Il avait un bon ministre de la Culture en la personne du professeur, philosophe et écrivain Abdoulaye Elimane Kane qui a beaucoup œuvré pour le projet.

C'est à croire, en vous lisant que Diouf en 40 ans de pouvoir, n'a pratiquement rien fait pour la culture. Sinon détruire ce qu'a construit Senghor ?

Non, Diouf n'a pas détruit ce que Senghor a fait. Le terme «détruire» est excessif. Disons qu'il ne savait pas et n'avait pas mesuré l'impact de certains de ses actes. Ce que Senghor a fait est resté et restera. Les deux hommes n'avaient pas le même fondement du pouvoir. C'est tout. Certes, il a retranché des parts, ajouté de moins visibles, réussi des points forts comme le transfert du Palais de la médina à la Culture, ce qui a donné la Maison de la culture Douta Seck, commis des impairs comme la bourde du Musée dynamique transféré aux magistrats et qui restera dans l'histoire comme un de ses plus inacceptables manques de respect à la Culture. Avec l'arrivée tardive du Premier ministre Mamadou Lamine Loum, les choses rentraient agréablement de plus en plus dans l'ordre. Mais arriva Abdoulaye Wade !

Vous semblez beaucoup plus apprécier ou accepter le Président Wade.

J'ai toujours pensé que Wade avait une sensibilité culturelle et artistique plus réelle, plus vraie, plus contagieuse, plus charnelle que celle de Diouf. Abdou Diouf est un homme de procuration. Par ailleurs, la culture n'est pas le tison de sa vie. Sa formation de technocrate l'a destiné à autre chose. Ce n'est pas non plus minorer ce qu'il a tenté de faire sur le plan culturel comme chef d'Etat, mais plutôt reconnaître, le comparant au Président Wade, malgré le record au «Guiness» de ce dernier, pour sa consommation singulière de ministres de la Culture, sept en sept ans de pouvoir que Wade reste par nature, par affinité et par goût, plus proche des artistes, plus sensible à la création. N'oublions pas qu'avant même d'arriver au pouvoir, il était mécène, amateur et collectionneur d'art. C'est un signe de ses rapports intimes avec le monde de la création. D'ailleurs, je l'ai dit et écrit depuis bien longtemps, en argumentant. Wade aurait pu très vite porter la culture à des sommets incomparables, s'il avait eu le temps d'être moins dévoré et isolé par la politique, plus à l'écoute et moins éloigné des créateurs et acteurs culturels, même s'il reste très attentif à eux et très prompt à réagir dans des situations d'urgence. Au moins une fois tous les six mois, il devrait les réunir autour de lui pour les écouter et échanger. Il en met souvent dans son avion, lors de ses déplacements à l'étranger, ce qui est un geste d'attention à saluer.

Que reste-t-il au Président Wade à faire sur le plan culturel ?

S'il garde l'œil bien ouvert sur ses crédibles projets de chantiers culturels pour les réaliser à temps, il laissera quelque chose de grand, de difficile à effacer, à égaler. Son agenda culturel annuel devrait comporter au moins une visite d'Etat d'un grand penseur, professeur, écrivain, artiste, créateur reconnu mondialement. Il devrait instituer et présider une rentrée des lettres et des arts avec un discours inaugural et sa propre réponse à celui-ci. Il devra secouer les responsables de la mairie de la ville de Dakar pour des commandes artistiques d'envergure, afin de rendre notre capitale plus attrayante, moins nue et vide, plus digne de sa renommée. Ce n'est pas seulement à l'Etat qu'il appartient de construire des théâtres, des salles de cinéma, des écoles d'art, de musique, de danse. La mairie de la capitale se devait d'accorder autant de priorités à ces infrastructures culturelles et en offrant des bourses de résidence et de formation. Il manque, cruellement, à la mairie de Dakar, hélas, la culture de la culture artistique. Elle devrait y remédier avec le temps et avec une sévère autocritique de son maire et de son conseil municipal. Par ailleurs, sur un autre plan, nous allons soumettre une proposition de loi à la prochaine Assemblée nationale, pour un fonds annuel de compensation de la piraterie des œuvres littéraires, musicales et artistiques sénégalaises. C'est bien d'avoir sous forme de loi un dispositif sécuritaire et répressif contre la piraterie. C'est encore mieux d'inviter l'Etat à participer à compenser le déficit financier subit par les créateurs.

Vous reprochez, cependant, dans votre ouvrage à Me Wade, l'échec du projet du Mémorial de Gorée.

Le projet du Mémorial de Gorée est un gâchis insoutenable. Mais laissez-moi croire que le Président Wade acceptera durant son second mandat, s'il est réélu, d'accompagner ce projet, de renouveler son intérêt pour celui-ci auprès de l'Unesco qui en est le partenaire le plus fiable et qui, jusqu'ici, lui a tout apporté pour sa promotion internationale. Je fais le pari de lui faire confiance.

Vous dites que vous aurez, tellement, voulu que ce soit lui qui réalise ce projet. Pourquoi forcément Me Wade ?

Parce que j'ai beaucoup d'affection pour le Président Wade et il me le rend bien, malgré ce que mes ennemis intimes lui disent de Amadou Lamine Sall, impénitent paraît-il, opposant de l'ombre, et fort en gueule. On me reprocherait ma culture inaliénable de prise de parole critique. Puisse-je emporter une telle qualité dans ma tombe ! Il n'y a rien de «partisanerie politique» dans mes prises de parole dans notre presse. Je prends ma plume quand je ne suis pas content et je n'ai pas été souvent content dans ce pays. Lisez mon livre sur Senghor, vous comprendrez mes colères et mes joies, vous verrez ce qui me lit à Wade. Il est difficile de ne pas succomber à l'amitié du Président, quand il vous prend en affection et qu'il vous avoue comme moi, jusqu'à me le notifier par écrit sans complaisance ni calcul, et avec respect, qu'il ne s'est pas trompé en me désignant comme son poète préféré. Ce que je retiens dans ce propos de Wade, c'est le respect pour l'esprit, le devoir pour moi de continuer, autant que faire se peut, à créer des œuvres de beauté susceptibles d'être dignes d'attention. Il s'y ajoute que l'homme aime la poésie et surtout qu'il la lit, ce qui est rare pour les hommes qui occupent sa fonction. Je souhaite, sur un autre sujet, qu'il accorde une attention au dossier des livres critiques écrits sur lui et dont on dit qu'ils sont interdits au Sénégal, parce qu'ils lui sont défavorables. Il faut laisser ces livres entrer au Sénégal, si cela était vrai qu'ils y étaient interdits. Cela ne peut que le grandir et je ne le vois pas interdire de tels livres. A chacun de s'assumer : les écrivains, les intellectuels comme les hommes de pouvoir. Il est bon que les intellectuels ne ferment pas leur gueule, qu'ils ne soient pas vaincus par l'argent et l'égoïsme sécuritaire. Il est bon que les hommes politiques mesurent la portée de leur mission, car ils sont des miroirs. Finalement, pour revenir à l'essentiel de votre question, vous comprenez pourquoi j'ai toujours voulu que le Président Wade accompagne la réalisation du projet du Mémorial de Gorée, entièrement financé par la communauté internationale sur le modèle de la grande bibliothèque d'Alexandrie, une merveille du patrimoine mondiale comme le sera, incontestablement, le Mémorial, sur la corniche, face à l'océan, témoin debout et imprenable de la mémoire de la traite négrière. Je rappelle que dés le début de son septennat, en 2000, en me recevant, il avait tenu à me dire combien il appréciait la grandeur et la symbolique d'un tel projet et qu'il allait nous aider à le réaliser. C'est ensuite, quelques mois après, que les choses se sont gâtées. Pourtant, depuis 2000, Dieu et lui, ont su nous protéger, malgré tous les appétits, à préserver le site tant convoité du Mémorial sur la corniche. Et croyez-moi, c'est un vrai miracle.

Pourquoi à votre avis, les écrivains et poètes Sénégalais n'ont pas écrit pour soutenir la réalisation de ce projet ?

Ce serait bien de le leur demander directement. Seul «l'Observatoire de la Musique et des Arts» basé à Pikine-Guédiawaye a énergiquement, pendant des années, soutenu sans rompre le combat du Mémorial de Gorée. Je pense aussi à des voix de l'extérieur qui se sont levées. On en a voulu d'ailleurs aux membres de l'Omart, pensant que j'étais leur mentor. Une nausée !

Wade partage le même espace de sensibilité que Senghor. Mais, vous dites, qu'il n'a pas encore laissé dans l'histoire culturelle du Sénégal un héritage qui aurait pu égaler celui de Senghor. Pourtant, Wade semble bien en avoir fait beaucoup pour la culture de l'avis de certains.

Il ne faut pas chercher à comparer coûte que coûte Senghor à Wade. Comme Abdou Diouf, Wade a d'autres fondements pour son pouvoir. J'ai lu avec attention les priorités de son programme électoral pour l'élection présidentielle du 25 février 2007 paru dans la presse. Je vous y renvoie. Mais, la culture ne saurait, dans notre pays, être minoré par un président de la République, tellement elle est de loin notre première vitrine. Ceux qui la négligent le paient toujours devant l'histoire, en trouvant trop de pages vides dans le livre de leur vie.

Les chantiers de Wade confessez-vous s'inscrivent dans la belle continuité de l'époque senghorienne ?

Il est difficile de contester les projets de chantiers culturels du Président. Ils répondent à un besoin vital. Ils comblent un fossé trop grand depuis le départ de Senghor. Ces chantiers sont viables et essentiels. Il reste à les réaliser au plus tôt, en y ajoutant le projet du Mémorial de Gorée qui prévoyait déjà, en son sein, un musée d'art contemporain, un centre des civilisations noires, des salles de spectacles pour les arts et les lettres dont le cinéma, des galeries, salles de conférence, le nouvel embarcadère de Gorée après celui du port, etc. Les chantiers du Président sont des infrastructures dont nous avons besoin pour rattraper le temps perdu, pour doper le secteur culturel et ses acteurs, pour mériter le rang que l'on nous donne et que nous ne méritons pas souvent.

Vous donnez un conseil à Me Wade, faisant un rapprochement à votre maître : «Le poète Senghor a survécu et gagné sur le Senghor politique. L'économiste Wade, devrait lutter pour que le Wade politique ne prenne pas toute la place pour la postérité.» Cela est-il encore possible maintenant ?

Oui, je souhaite, sincèrement, que l'homme politique Wade n'efface pas et n'éclipse pas en lui le professeur. Il doit s'y atteler. Il doit continuer à écrire des livres. Je lui demande même en restant président de la République, de prendre un jour, chaque mois, un seul jour, pour aller dispenser des conférences magistrales à l'Université. Cela lui fera du bien, je suis sûr. Vous savez, j'avais demandé à Senghor d'accepter le poste de ministre d'Etat chargé de la Culture auprès de Abdou Diouf, dès le lendemain de sa démission. Je rêvais de cela. J'étais fou. Je pensais que ce serait un fait retentissant qui allait entrer dans l'histoire plus que sa démission. Je le voulais comme ministre de la Culture pour donner au Sénégal tout son rayonnement, toute sa singularité. Je lui avais dit qu'il ne siégerait pas au Conseil des ministres. Il s'occuperait seulement de la Culture. Que j'étais prêt à en parler à Diouf. Il avait tellement ri ! «A mon âge, mon cher poète, j'aspire au repos. Et puis, il ne faut pas gêner Abdou, il faut le laisser travailler, s'affirmer.» Plus tard, beaucoup plus tard, j'ai compris combien il avait raison, au regard des attaques inattendues qui commençaient déjà contre lui, dans les tranchées du nouveau pouvoir. J'avais été très débile de croire que l'équipe de Diouf l'aurait accepté !

Gilles Arsène TCHEDJI -

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site